Ligne V : Bièvres - Versailles chantier
25 janvier 20255 minutes
Bièvres - Vauboyen Le train s'immobilise à Bièvres. Cette petite gare en brique et meulière est le modèle standard utilisé pour les stations intermédiaires, de la ligne de grande ceinture mise en place à la fin du dix-neuvième siècle ! Elle semble sortie d'un autre âge, surtout par rapport à celle de Massy-Palaiseau avec ses multiples aiguillages, sa passerelle de verre et la monstrueuse gare TGV juste à côté. Ici, on se croirait à la campagne avec les grandes horloges rondes et la façade dotée d'une marquise au toit recouvert de zinc ! Hélas cette jolie petite gare est fermée, abandonnée pensai-je. Quand le train redémarre, personne n'est ni monté, ni descendu. Nous ne sommes que trois dans le wagon, un ado dégingandé et sa trottinette électrique et un homme engoncé dans son manteau plongé dans son mobile. Nous sommes déjà à l'arrêt suivant, en rase campagne celui-là : juste à côté de deux terrains de tennis déserts et d'un parking où quelques voitures sont garées. Pas de gare et des quais très courts. Vauboyen - Jouy-en-Josas A chaque arrêt je quitte mon mobile des yeux pour vérifier qui monte et qui descend, je suis d'un naturel inquiet. Une jeune femme est montée in extremis dans notre wagon et a choisi soigneusement sa place près d'une fenêtre côté champ et s'est emparé d'un grand carnet et d'un crayon. Depuis ma place, on dirait que le dessin est flou, même si on reconnait la silhouette de la maison dite de Victor Hugo, rose à flanc de colline. En provenance du wagon voisin un trio de jeunes bruyants entre. Deux jeunes filles entourent un grand noir exubérant. Ils s'installent sans gène sur le carré de sièges de la dessinatrice. Concentrée, elle ne s'est aperçu de rien jusqu'à ce que le noir l'apostrophe d'une voix forte mais amicale : - Hé qu'est-ce que tu dessines ? Ca ressemble à rien ! Alors que la jeune femme lève des yeux étonnés, je prends une photo avec mon mobile : on ne sait jamais. L'une des deux jeunes filles intervient. - Si, ça ressemble à une maison, sous la pluie peut-être ? La dessinatrice semble enchantée de leur attention et tourne le carnet vers eux. - Ce n'est pas de la pluie, explique-t-elle, c'est pour donner une impression de mouvement. Son vis à vis éclate d'un grand rire communicatif, les deux autres passagers lèvent la tête le sourire aux lèvres. - Un mouvement comme ça, c'est au moins un TGV supersonique ! Je peux ? Ajoute-t-il en tendant la main vers le carnet. La femme le lui tend avec le crayon, elle n'est vraiment pas méfiante ! En quelques traits rapide, il croque le wagon et ses passagers, signe et lui rend avec un nouvel éclat de rire. - T'as vu, j'ai signé. C'est pour quand je serai célèbre ! Jouy-en_Josas - Petit Jouy les loges - Versailles chantier Le trio est descendu, en faisant de grands signes à la dessinatrice qui leur sourit puis commence un nouveau dessin. L'homme au mobile qui s'était redressé, inquiet et qui avait même pris une photo, retourne à son mobile. Un homme mal vêtu, mal rasé et chargé de sacs plastiques volumineux reste sur la plate-forme, sort un harmonica et entonne une mélodie en sourdine. Une dame un peu âgée vient s'asseoir à côté de moi. J'aurais préféré qu'elle aille voir ailleurs, la femme qui dessine ou l'homme rivé à son téléphone ou même l'ado qui dort accroché à sa trottinette. Mais non, non seulement elle s'assoit mais elle m'adresse la parole : - Bonjour, vous avez vu ces jeunes ? Ils me rappellent ma jeunesse. Mon grand amour aussi était noir, vous savez, il venait du Burkina Faso. Oui, j'ai vu ces jeunes, ils ont fait assez de bruit ! Non je ne savais pas pour votre amour et, en même temps, je m'en fous ! Mais je suis polie, donc je lui souris et je réponds : - Ah bon ? C'est pour cela que vous aviez l'air émue. Vous êtes restés en contact ? Je la relance, ainsi je n'aurais rien à révéler et elle est si contente que je devine une solitude lancinante. - Oui, nous nous écrivons régulièrement, après ses études à HEC, il est devenu ministre, vous savez ! Mais en Afrique, ce n'est pas comme chez nous, vous savez. Au premier coup d'état, il a du fuir avec femmes et enfants ! J'ai bien noté le pluriel à femmes mais je ne relève et demande juste ce qu'il est devenu. En arrière plan, l'harmonica enchaine les airs de chansons connues. - Maintenant il habite Genève et travaille pour l'UNICEF. Comme elle a remarqué que j'écoutais la musique, elle enchaîne. - Ce n'est pas un clochard, vous savez. Juste il traverse une mauvaise passe, sa femme l'a quitté. Il s'est enfin décidé à aller habiter avec son frère à Versailles. Cela fait plusieurs jours qu'il déménage petit à petit. Du coup on a fait connaissance. Oui, je me doute bien qu'elle n'a pas hésité à lui adresser la parole à lui aussi ! Elle est tellement bavarde que nous sommes arrivées à Versailles sans que j'ai remarqué l'arrêt à Petit Jouy. C'est le terminus, à ma grande surprise l'adolescent propose au musicien de l'aide pour descendre les sacs, l'homme au mobile a filé et la dessinatrice nous sourit avant de partir elle aussi. J'aide ma toute nouvelle compagne à descendre : à Versailles la marche est haute ! 6 mois plus tard, à Versailles Ces conférences sont décidément passionnantes, même si l'université ouverte est plutôt vétuste ! En remontant la rue de Paris, je jetais, comme toujours, un œil dégouté à la devanture du dératiseur qui mettait en vitrine les dépouilles empaillées des rats et autres nuisibles puis je m'arrêtais, comme toujours, à la boulangerie où j'achetais un pain spécial, maïs-curcuma aujourd'hui. Je ne me pressais pas, le train restait à quai puisqu'il attendait à son terminus l'heure de repartir dans l'autre sens. En m'installant dans le wagon, je reconnus avec plaisir Anna, la dessinatrice. Elle allait régulièrement à Versailles chercher l'inspiration et me fis signe. Je m'assis à côté d'elle et admirais ses croquis de salades et autres légumes. Visiblement, elle était allée au potager du roi cette fois-ci. J'admirais une fleur de courgette que je trouvais particulièrement réussie quand, juste avant la fermeture des portes, André, notre musicien, entra son harmonica à la main. Il avait repris un emploi de vendeur et était retourné vivre à Jouy. Désormais il était bien habillé et se tenait droit ! Toute essoufflée, Claire, notre bavarde invétérée, arriva : - J'ai failli rater le train, vous savez.