1. Mon premier livre

    10 mars 20253 minutes

    Je ne trouvais   pas ça juste ! Les autres, les adultes, savaient ce qui était écrit sur les enseignes et les panneaux et pas moi ! Je le ressentais comme une exclusion. Aussi quand mon arrière grand-mère proposa de m'apprendre à lire, je fus enthousiaste. Tous les soirs, en rentrant de l'école, après mon goûter, j'installais les deux chaises côte à côte, j'ouvrais le livre à la bonne page et j'attendais, impatiente, de savoir quel trésor je découvrirais aujourd'hui. Le "p" : la pipe de papa, pa, pe, pi, po,pu et peu à peu je sus lire ! Et je ne m'arrêtais plus : les réclames, les affiches, les tickets de caisse, les nombreuses publicités glissées dans les boites aux lettres... Quelle difficulté j'ai eu à déchiffrer puis à comprendre l'enseigne "Coop". Le concept de magasin coopératif était un peu compliqué.  Et la surprise de découvrir dans les tunnels du métro la litanie "Dubo", "Dubon", "Dubonnet" ! A l'époque il m'était plus facile de lire à voix haute au grand amusement des autres passagers. Pour les livres, j'ai lu tout ceux que l'on me prêtait. Chez ma grand-mère je dévorais les aventures des petites filles modèles Camille et Madeleine et les malheurs de Sophie et tout ce petit monde où les bons et les méchants sont si facilement identifiables et où la morale est claire ! Comme je lisais vraiment beaucoup, je me mis à fréquenter la bibliothèque municipale et devint adepte des collections de la bibliothèque rose et  rouge et or. Tous ces livres m'étaient prêtés et une fois lus, je les restituais.  C'est donc assez tard que je reçus mon premier livre. Par une jeudi pluvieux où la bibliothèque était fermée pour cause d'inventaire, maman m'offrit un de ses livres d'enfant. Le livre était imprimé dans une édition vieillotte, brochée de la collection Marjolaine. Une farandole d'enfants habillés comme dans les années trente, est dessinée sur la première et quatrième page de couverture. "On demande une maman" de Colin Shepherd. Le papier n'est pas tout à fait blanc et la page 24 était déchirée. Il manquait plusieurs mots. Cela n'empêchait pas de comprendre l'histoire mais on ne pouvait pas savoir si l'on avait deviné les mots exacts. Je l'ai lu et relu; J'ai eu peur à chaque fois que la petite Sylvia allait chercher du lait à la cave et casser un bocal de tomates, je me suis indignée à chaque fois que son origine italienne décourageait ce couple bien pensant de l'adopter. J'ai été ému aux larmes à chaque fois que sa future maman découvre le misérable cadeau de la fillette : des noyaux de pruneaux soigneusement sucés et délicatement disposés en spirale ! Plus tard je l'ai lu à mes enfants et, si le contexte avait vieilli, l'émotion restait intacte. J'attends avec impatience de le faire découvrir à mes petits-enfants !

    1. Atelier
  2. Vocation

    15 février 20252 minutes

    Chez nous, on ne lisait pas de journaux, perte de temps, perte d'argent ! La radio le matin, ça suffit bien. Nous habitions à la lisière du bourg et nous nous considérions comme des villageois, instruits. Mon père était maçon, il travaillait avec deux apprentis et avait la fierté du travail bien fait. Ma mère tenait la maison et la comptabilité et n'avait pas une minute, ni pour elle, ni pour moi. Mes camarades de classes étaient comme moi, fils de paysans ou d'artisans, tous aidaient  le soir après l'école, aucun de nous ne lisait beaucoup ! Quand la grande usine de yaourts s'est installée, beaucoup de choses ont changé. De nouvelles familles sont venues et un café "rouge" a ouvert ses portes, il vendait "l'humanité" et était très fréquenté par une partie des ouvriers. En réaction, le café historique, qui vendait aussi de l'épicerie, de la mercerie, de l'essence et un peu de tout en fait, a ajouté un rayon presse. Comme sa clientèle était plutôt les "vrais" villageois et les cadres de l'entreprise laitière, il proposait "le Monde" tout gris et surtout l'hebdomadaire "Détective" aux unes illustrées et racoleuses. Toutes les semaines, je quittais la maison plus tôt et modifiais mon itinéraire pour passer devant ce fameux café avant de rejoindre l'école où mes camarades attendaient avec impatience que je leur révèle les titres : crimes crapuleux ou drames passionnels,  cambriolages épiques ou corses-poursuites périlleuses ! Parfois, je réussissais à récupérer un invendu et je le lisais, le relisais. J'imaginais la résolution des affaires, je me projetais dans les milieux décrits avec exagération, tantôt celui des bas fonds, tantôt celui des célébrités et je progressais nettement en français ! Même si ces publications n'ont toujours pas bonne presse , je leur suis reconnaissant d'avoir nourri mon imaginaire et d'être à l'origine de ma vocation d'écrivain désormais consacré par le prix Goncourt de cette année.

    1. Atelier
  3. La lecture rend libre

    03 février 20254 minutes

    A chaque été, mes parents choisissaient une nouvelle région pour quinze jours de location, limités aux choix proposé par le Comité d'entreprise et  par leurs moyens financiers. Le Jura, la Corse, l'Aveyron, le Gers, la Bretagne... Chaque départ était une aventure, préparée avec soin, ordre et méthode ! Les bagages se constituaient plusieurs jours à l'avance à grand renfort de listes et de lessives. Et puis : le chargement, la veille, épique ! Nous, les enfants, nous nous faisions discrets : l'énervement allait croissant : Arroser les plantes, les déplacer pour qu'elles aient quand même de la lumière malgré les volets fermés, vider le frigidaire des victuailles périssables, vider les poubelles, et, dernière étape, le départ ! A l'aube, frissonnants au saut du lit, nous nous blottissions les uns contre les autres à l'arrière de la voiture. Les bouchons à la sortie de Paris, le pique-nique sur un bord de route poussiéreux et pour finir les difficultés à trouver ladite location étaient aussi des incontournables ! A l'arrivée, partage des taches : les uns allaient en courses, les autres faisaient les lits et défaisaient les bagages sans oublier le sacro-saint inventaire . Nous n'étions réellement en vacances que le lendemain ! Nous allions au marché et explorions les alentours avec un programme de visites pédagogiques assez chargé. L'année du Gers fut pluvieuse : ballades écourtées et piscines supprimées. De plus peu de châteaux, églises ou musées dans ce milieu rural à l'extrême ! Heureusement, une femme excentrique avait mis en place une sorte de bibliothèque de vacances (assez proche du concept actuel des boites à livres), une grande pièce, de sa propre maison, était accessible aléatoirement : tapis, coussins au sol,  étagères et caisses colorées sur les murs. Le rangement était approximatif et fluctuant au gré des emprunts et des retours. Une véritable caverne d'Ali Baba où les policiers voisinaient des albums pour la jeunesse et des guides touristiques avec des classiques. Cette bibliothécaire hors norme était habillée comme une bohémienne avec de longs cheveux noirs détachés. Les commerçants en parlaient avec condescendance et une certaine méfiance : - Elle ne sait pas quoi faire de ses journées, c'est pour s'occuper cette lubie ! - Ah non, il n'y a pas d'horaire ! Ce n'est pas une femme à horaire, on ne sait jamais où elle est ! Je ne comprenais pas bien pourquoi ils auraient dû savoir où elle était. En ville, on ne sait pas ce que font les voisins et il me semblaient que c'était très bien ainsi. Mais mes parents et ma grand-mère, élevés dans des villages,  donnaient raisons aux habitants et trouvaient l'attitude de cette femme asociale. Comme il pleuvait vraiment souvent, j'étais devenue une habituée de ce merveilleux capharnaüm, à humer les livres, les feuilleter et les reposer jusqu'à ce que j'ai constitué une petite pile que j'emportais comme un trésor. Je finis par lui demander pourquoi elle avait choisi un endroit aussi reculé et, à mes yeux,  aussi surveillé. Elle rit, comme elle le faisait souvent, avec une joie communicative. Elle ne vivait pas ici. C'était juste un pied à terre où elle entassait les livres et les coussins. Elle avait vécu en Afrique du Sud dans une plantation et en Tanzanie avec un aventurier qui organisait des safaris et était mort piétiné par des buffles. Elle avait tenté la culture du riz en Indochine et l'élevage des chiens de traineau en Alaska ! Je n'osais pas la croire d'autant plus qu'elle m'avait successivement conseillé "une ferme africaine" de Karen Blixen, "l'Amant" de Marguerite Duras et "l'appel de la forêt" de Jack London ! La pluie s'arrêta et nous reprîmes nos visites éducatives. Le dernier jour, j'allais rendre les livres empruntés mais je trouvais porte close. Un énorme panier fermé surmonté d'une pancarte "Déposer les livres ici" avait été déposé sur le seuil. Je l'ouvris et y découvris un ouvrage emballé à mon nom. J'échangeais donc dernières lectures contre ce cadeau inattendu. Elle avait écrit au dos de la carte portant mon nom : "je suis partie vagabonder aux Etats Unis. Ce livre là, je te le donne et n'oublie jamais : la lecture rend libre". Mes parents s'impatientaient dans la voiture, je pris donc le livre, la carte et le papier d'emballage et m'installais à l'arrière. - Qu'est-ce que c'est ?  Demanda ma mère. - "Sur la route" de Jack Kerouac.

    1. Atelier
    2. Littérature
  4. Ligne V : Bièvres - Versailles chantier

    25 janvier 20255 minutes

    Bièvres - Vauboyen Le train s'immobilise à Bièvres. Cette petite gare en brique et meulière est le modèle standard utilisé pour les stations intermédiaires, de la ligne de grande ceinture mise en place à la fin du dix-neuvième siècle ! Elle semble sortie d'un autre âge, surtout par rapport à celle de Massy-Palaiseau avec ses multiples aiguillages, sa passerelle de verre et la monstrueuse gare TGV juste à côté. Ici, on se croirait à la campagne avec les grandes horloges rondes et la façade dotée d'une marquise au toit recouvert de zinc ! Hélas cette jolie petite gare est fermée, abandonnée pensai-je. Quand le train redémarre, personne n'est ni monté, ni descendu. Nous ne sommes que trois dans le wagon, un ado dégingandé et sa trottinette électrique et un homme engoncé dans son manteau plongé dans son mobile. Nous sommes déjà à l'arrêt suivant, en rase campagne celui-là : juste à côté de deux terrains de tennis déserts et d'un parking où quelques voitures sont garées. Pas de gare et des quais très courts. Vauboyen - Jouy-en-Josas A chaque arrêt je quitte mon mobile des yeux pour vérifier qui monte et qui descend, je suis d'un naturel inquiet. Une jeune femme est montée in extremis dans notre wagon et a choisi soigneusement sa place près d'une fenêtre côté champ et s'est emparé d'un grand carnet et d'un crayon. Depuis ma place, on dirait que le dessin est flou, même si on reconnait la silhouette de la maison dite de Victor Hugo, rose à flanc de colline. En provenance du wagon voisin un trio de jeunes bruyants entre. Deux jeunes filles entourent un grand noir exubérant. Ils s'installent sans gène sur le carré de sièges de la dessinatrice. Concentrée, elle ne s'est aperçu de rien jusqu'à ce que le noir l'apostrophe d'une voix forte mais amicale : - Hé qu'est-ce que tu dessines ? Ca ressemble à rien ! Alors que la jeune femme lève des yeux étonnés, je prends une photo avec mon mobile : on ne sait jamais. L'une des deux jeunes filles intervient. - Si, ça ressemble à une maison, sous la pluie peut-être ? La dessinatrice semble enchantée de leur attention et tourne le carnet vers eux. -  Ce n'est pas de la pluie, explique-t-elle, c'est pour donner une impression de mouvement. Son vis à vis éclate d'un grand rire communicatif, les deux autres passagers lèvent la tête le sourire aux lèvres. - Un mouvement comme ça, c'est au moins un TGV supersonique ! Je peux ? Ajoute-t-il en tendant la main vers le carnet. La femme le lui tend avec le crayon, elle n'est vraiment pas méfiante ! En quelques traits rapide, il croque le wagon et ses passagers, signe et lui rend avec un nouvel éclat de rire. - T'as vu, j'ai signé. C'est pour quand je serai célèbre ! Jouy-en_Josas - Petit Jouy les loges - Versailles chantier Le trio est descendu, en faisant de grands signes à la dessinatrice qui leur sourit puis commence un nouveau dessin. L'homme au mobile qui s'était redressé, inquiet et qui avait même pris une photo, retourne à son mobile. Un homme mal vêtu, mal rasé et chargé de sacs plastiques volumineux reste sur la plate-forme, sort un harmonica et entonne une mélodie en sourdine. Une dame un peu âgée vient s'asseoir à côté de moi. J'aurais préféré qu'elle aille voir ailleurs, la femme qui dessine ou l'homme rivé à son téléphone ou même l'ado qui dort accroché à sa trottinette. Mais non, non seulement elle s'assoit mais elle m'adresse la parole : - Bonjour, vous avez vu ces jeunes ? Ils me rappellent ma jeunesse. Mon grand amour aussi était noir, vous savez, il venait du Burkina Faso. Oui, j'ai vu ces jeunes, ils ont fait assez de bruit ! Non je ne savais pas pour votre amour et, en même temps, je m'en fous ! Mais je suis polie, donc je lui souris et je réponds : - Ah bon ? C'est pour cela que vous aviez l'air émue. Vous êtes restés en contact ? Je la relance, ainsi je n'aurais rien à révéler et elle est si contente que je devine une solitude lancinante. - Oui, nous nous écrivons régulièrement, après ses études à HEC, il est devenu ministre, vous savez ! Mais en Afrique, ce n'est pas comme chez nous, vous savez. Au premier coup d'état, il a du fuir avec femmes et enfants ! J'ai bien noté le pluriel à femmes mais je ne relève et demande juste ce qu'il est devenu. En arrière plan, l'harmonica enchaine les airs de chansons connues. - Maintenant il habite Genève et travaille pour l'UNICEF. Comme elle a remarqué que j'écoutais la musique, elle enchaîne. - Ce n'est pas un clochard, vous savez. Juste il traverse une mauvaise passe, sa femme l'a quitté. Il s'est enfin décidé à aller habiter avec son frère à Versailles. Cela fait plusieurs jours qu'il déménage petit à petit. Du coup on a fait connaissance. Oui, je me doute bien qu'elle n'a pas hésité à lui adresser la parole à lui aussi ! Elle est tellement bavarde  que nous sommes arrivées à Versailles sans que j'ai remarqué l'arrêt à Petit Jouy. C'est le terminus, à ma grande surprise l'adolescent propose au musicien de l'aide pour descendre les sacs, l'homme au mobile a filé et la dessinatrice nous sourit avant de partir elle aussi. J'aide ma toute nouvelle compagne à descendre : à Versailles la marche est haute ! 6 mois plus tard, à Versailles Ces conférences sont décidément passionnantes, même si l'université ouverte est plutôt vétuste ! En remontant la rue de Paris, je jetais, comme toujours, un œil dégouté à la devanture du dératiseur qui mettait en vitrine les dépouilles empaillées des rats et autres nuisibles puis je m'arrêtais, comme toujours, à la boulangerie où j'achetais un pain spécial, maïs-curcuma aujourd'hui. Je ne me pressais pas, le train restait à quai puisqu'il attendait à son terminus l'heure de repartir dans l'autre sens. En m'installant dans le wagon, je reconnus avec plaisir Anna, la dessinatrice. Elle allait régulièrement à Versailles chercher l'inspiration et me fis signe. Je m'assis à côté d'elle et admirais ses croquis de salades et autres légumes. Visiblement, elle était allée au potager du roi cette fois-ci. J'admirais une fleur de courgette que je trouvais particulièrement réussie quand, juste avant la fermeture des portes, André, notre musicien, entra son harmonica à la main. Il avait repris un emploi de vendeur et était retourné vivre à Jouy. Désormais il était bien habillé et se tenait droit ! Toute essoufflée, Claire, notre bavarde invétérée, arriva : - J'ai failli rater le train, vous savez.

    1. Atelier
  5. Voyage dans les nuages

    20 janvier 20253 minutes

    Les enfants nous avaient offerts un baptême en montgolfière pour notre anniversaire de mariage, mais nous n'avions jamais le temps et la date de péremption approchait. Finalement nous avons réservé un peu au hasard, sans trop nous renseigner. Les vols de montgolfières s'effectuent tôt le matin ou tard le soir pour bénéficier des courants engendrés par la différence de température entre le sol et l'air en altitude. Nous nous sommes donc levés à l'aube et après avoir avalé rapidement un café nous nous sommes rendus à l'aire de décollage dans un brouillard à couper au couteau. L'aérostier, très jeune, nous attendait. Il avait déjà commencé à gonfler le ballon qui, encore allongé au sol, s'arrondissait gentiment. Il nous salua, nous dit de l'appeler Patrick puis nous demanda de nous installer. La nacelle était plus haute que ce à quoi je m'attendais ! Pour grimper dedans, nous avons dû utiliser un marchepied et pour redescendre à l'intérieur, il a fallu sauter. Pendant nos acrobaties, le ballon s'élevait : de plus en plus vertical, de plus en plus rebondi. Nous étions quatre passagers, deux couples. L'autre couple se disputait. La femme semblait effrayée et répétait en boucle : "Quelle idée idiote, mais quelle idée idiote !". L'homme lui tournait le dos et mitraillait à tout va : le brûleur, le ballon, la nacelle... Finalement la femme atterrit lourdement sur son compagnon qui hurla aussitôt : " Mon appareil, mon appareil !".  Tandis que j'aidais la jeune femme à se relever, elle s'était écorchée sur la nacelle et saignait, l'aérostier sauta du ballon et courut récupérer l'appareil. Hélas, lorsqu'il se retourna pour nous rejoindre, nous étions déjà à plus d'un mètre du sol et nous nous éloignions assez rapidement. Nous regardions, ahuris, Patrick, qui, en retour, nous regardait tout aussi ahuri ! Et nous disparûmes dans les nuages. Nous avions froids et nous ne voyions que du coton blanc dans toutes les directions. Il nous semblait que nous nous déplacions vite, à la fois en hauteur et vers l'est. Ce n'est que quand nous émergeâmes au-dessus de la couche nuageuse que mon mari se rapprocha du brûleur pour essayer d'en comprendre le mécanisme et de réduire la flamme. La femme pleurait, recroquevillée au fond de la nacelle, l'homme sautait et se frottait la poitrine pour tenter de se réchauffer. Je restais immobile, comme tétanisée. Dès que la flamme fut réduite, le ballon redescendit dans les nuages. C'est à dire aucune visibilité et à nouveau un vent puissant qui nous entraînait ! En tâtonnant avec les commandes, nous alternâmes les sorties au soleil pour se réchauffer et tenter de nous repérer et les descentes plus ou moins involontaires dans la couche nuageuse. Je ne saurai pas dire combien de temps ce vol chaotique dura ! Toujours est-il que nous finîmes par survoler une étendue désertique : aucune végétation,  des variations d'ocres, de gris, de bruns défilaient sous nos yeux. L'ombre de la montgolfière sur le sol, nous précédait, élégante. Loin derrière nous je distinguai un panache de poussière qui allait dan notre direction. Une sonnerie incongrue résonna dans le silence éthéré. - Allo ? - C'est Patrick, vous foncez droit sur la frontière. il faut vous poser rapidement. De toute façon, vous n'avez plus beaucoup de gaz. Et de fait, le ballon perdait régulièrement de l'altitude. - Heu, c'est vous dans le véhicule derrière nous ? - Non, c'est mon cousin, il pourra vous ramener. - Que faut-il faire pour se poser ? - Rien… Mais préparez vous au choc. Maintenant, nous n'étions plus qu'à 2 ou 3 mètres du sol, nous pouvions voir l'irrégularité du terrain, loin d'être du sable fin, c'était des cailloux acérés ! Avant de nous en inquiéter, nous nous retrouvâmes éjectés ! Notre premier contact avec le désert fut… rugueux.

    1. Atelier
  6. Je me souviens

    06 janvier 20252 minutes

    Je me souviens de l'image hachée, neigeuse, de Neil Armstrong et du pas le plus célèbre de l'humanité. Je me souviens que c'est mon frère qui m'a révélé que le père Noël n'existait pas et que j'étais fière d'être mise dans la confidence. Je me souviens d'un coucher de soleil sur la mer à Santorin, du calme et du silence de la foule amassée et des applaudissements, comme à un spectacle, une fois le soleil disparu ! Je me souviens du premier regard de ma fille et de l'abime infini de ses grandes pupilles qui me fixaient. Je me souviens de la déception de mon petit-fils découvrant que la sirène sur le toit de la mairie, qui venait de sonner en ce premier mercredi du mois, n'a pas forme humaine et pas la moindre queue de poisson. Je me souviens de la saveur pistache des glaces d'été et des doigts poisseux que l'on lèche ! Je me souviens de ma première plongée, l'impression de liberté, de légèreté, la transparence de l'eau, le chapelet des bulles et la sérénité ressentie. Je me souviens du cri perçant des martinets et de leur ballet aérien dans l'azur des soirs d'été au-dessus de la Dordogne. Je me souviens du confinement, les rues vides et le désœuvrement, les rituels mis en place (applaudissements du soir, apéritifs à distance, appels visio) pour rester en contact, l'angoisse latente. Je me souviens des tâches d'encre sur mes doigts et mes cahiers, leur odeur et leur persistance ! Quel soulagement que l'apparition du stylo à bille ! Je me souviens de fou-rires dont l'évocation provoque à nouveau des fou-rires !

    1. Atelier
  7. Mon meilleur ennemi

    09 décembre 20243 minutes

    J'appréhendais toujours la rentrée, découvrir les autres élèves, ceux que je connais et ceux que je ne connais pas; vérifier la liste des professeurs avec chacun leur réputation d'indulgence ou de sévérité. Cette année commence mal ; Guy est dans ma classe. Il a redoublé, au moins une fois. Il est plus âgé, plus grand aussi, un regard moitié moqueur, moitié méprisant. Si je suis connu comme le plus jeune et le plus brillant de cet établissement, lui est le rigolo de service. Les professeurs les moins expérimentés le craignent car il sait dissiper une classe comme personne. Les enseignants ont renoncé à l'interroger et en classe il … s'occupe. Dès le premier cours, au moment de l'appel, il nous attribue à chacun un surnom à mi-voix, soit une rime stupide de notre nom soit un sobriquet. Horreur ! Le professeur est complice et attend avec complaisance avant d'enchaîner avec le nom suivant. Et me voici affublé du titre de "ratus bibliothecus" sous les rires hypocrites de mes camarades. Bien sûr, je reste droit et impassible. Si j'osais, je le qualifierai de "cretinus latinus" ! A la récréation, il entraîne un petit groupe dans un jeu idiot où ils se passent les uns aux autres ma casquette neuve. Je les ignore ostensiblement, plongé dans mon dictionnaire. Heureusement je retrouve ladite casquette sur ma pèlerine au moment de partir et je croise le regard narquois de Guy, une cigarette aux lèvres. Je le déteste ! Au cours des semaines suivantes, il prend l'habitude de s'asseoir à mes côtés, de bavarder impunément pendant les cours et de copier sur moi lors des contrôles. Je le déteste ! Seul avantage, sa présence à mes côtés retint les brutes de l'année dernière de me bousculer et de voler, mes desserts et mes mouchoirs. Mes notes restent excellentes mais, et cela m'ennuie beaucoup, les siennes aussi ! A vrai dire, nous sommes au coude à coude pour le classement. Le corps enseignant est enchanté, parle d'une bonne association, d'une saine compétition. Je bous intérieurement et ne sais comment mettre en évidence ses tricheries continuelles. A force de chercher, la seule idée qui me vient c'est de me tromper intentionnellement. Je préfèrerais encore que ce cafard d'Edouard, troisième de la classe, soit premier plutôt que ce Guy populaire, collant et malhonnête ! Et voilà qu'il n'a pas recopié l'erreur ! Il est premier, Edouard second et moi troisième. Ce n'est pas possible ! Tout le monde, y compris les professeurs, se réjouit et me regarde avec un petit air de dire :"Alors, le plus intelligent, tu n'es pas premier ?". C'est insupportable ! Et il ne reste que l'épreuve de courses pour finaliser le classement. Même si j'ai fait de gros progrès à force de courir après ma casquette à chaque récréation, je ne les battrai jamais. Comme prévu, ils m'ont distancé et au moment où je pense abandonner, je vois Guy faire un croche patte des plus flagrants à Edouard et quand celui-ci se relève furieux, ils s'apostrophent et en viennent aux mains. Deux pions les séparent. Guy a la lèvre fendue et Edouard l'œil poché. De plus ils sont disqualifiés ! Galvanisé par cet incident, je termine la course la tête haute et au moment où je passe devant eux, Guy me glisse : "Tu vois, je te l'ai laissé ta première place."

    1. Atelier
  8. Sur un collage de Max Ernst

    07 décembre 20243 minutes

    "Envoyez le cheval chercher les fleurs à l'épicerie" m'a demandé monsieur le curé. J'y suis allé mais ne suis jamais arrivé ! Au bord de la rivière un hippopotame a effrayé ma monture qui s'est cabré en hennissant ce qui a effrayé le pachyderme qui a sauté à l'eau dans un immense plouf ! La gerbe d'eau qui en a résulté, s'est irisée en un double arc-en-ciel et m'a copieusement arrosé ! Meurtri par ma chute, trempé , j'ai de plus reçu quelque chose dans l'œil. Je me suis alors adressé aux deux personnes sorties de leur plantation suite à toute cette agitation. - j'ai une poussière dans l'œil, pouvez-vous m'aider ? - Je vois l'univers entier dans votre pupille et les chevaliers de l'apocalypse qui arrivent au galop. s'écria la femme en tournant théâtralement la tête. Son fils s'approcha à me toucher et voulut écarter ma paupière de ses doigts sales. Je l'en empêchais vivement en retenant sa main ! Alors que mon cheval s'était calmé et s'abreuvait à la rivière sous l'œil rond et méfiant de l'hippopotame, les cris hystériques de la femme poussa l'un à s'enfuir et l'autre à plonger, m'éclaboussant derechef ! J'écartais avec colère ces deux individus si peu secourables et partis en boitillant à la recherche du cheval. Je voyais sa silhouette s'éloigner vers le coude de la rivière. J'hésitais sur la conduite à tenir quand un mouvement sur la rive m'alerta et je retournais vers la piste en courant pour m'éloigner du crocodile qui, heureusement, n'insista pas et se remit à chauffer au soleil. Me repérant aux termitières géantes qui balisaient le chemin telles des sentinelles, je marchais vers le village de l'épicier-fleuriste dans un état second. Les couleurs ondoyaient sous le soleil brouillant les formes. Des sortes de feu-follets bariolés m'entouraient dans une cacophonie de sons aigus sous tendus par un battement sourd et régulier. Je me résignais à échouer dans ma mission de ramener les fleurs en sentant que je devenais de plus en plus léger, jusqu'à m'envoler haut dans le ciel. De là je vis la procession qui attendait les fleurs et m'approchant je me retrouvais pile au-dessus des participants vêtus d'aubes au blanc éblouissant en contraste parfait avec leur peau noire. J'entendais les psaumes scandés à haute voix sur le rythme légèrement dissonant des tam-tam. Puis tout se dilua dans un silence profond et une nuit absolue. Avant que je ne m'inquiète de cette absence totale de sensation; l'ouïe me revint en identifiant des appels "Monsieur ? Monsieur ?" puis le toucher en sentant le sol dur et frais sous mon dos, l'odorat m'apporta des senteurs sucrées et enfin la vue me révéla des visages anxieux et compatissants. Une femme me tendit une demi noix de coco où je me désaltérais. Je n'avais aucune idée de l'endroit où j'étais et encore moins comment diable avais-je pu y arriver. Manifestement j'étais dans une case en paille or aucune de ces construction de sauvage n'était autorisée dans l'enceinte des villages coloniaux. Je ne pouvais qu'en déduire que je n'étais pas dans un village. Je voulu me lever mais la tête me tourna et perdis connaissance. Je me réveillais à nouveau, à l'ombre, le soleil aussi haut dans le ciel qu'à mon départ, mon cheval attaché à une branche et chargé de brassées de fleurs magnifiques et sauvages (en aucun cas en provenance d'un fleuriste) à deux pas du village quitté le matin même ?

    1. Atelier
  9. Visite de Notre Dame de Paris

    25 novembre 20242 minutes

    Il faut bien avouer que les visites touristiques du lieu où l'on habite sont souvent provoquées par la venue des visiteurs. Lorsque j'ai reçu mes nièces de Corrèze, par exemple, le Louvre était leur idéal. Etonnées de la richesse et de la variété des collections, elles avaient vraiment cru qu'elles verraient "tout" en une demi-journée. Bien évidemment nous avons dû nous contenter du "circuit des chefs d'œuvres" et des extérieurs ! Elles ont déjà prévu de revenir ! Quand un jeune américain, Andy, est venu en échange scolaire, il a souhaité visiter le cimetière du Père Lachaise pour la tombe du célèbre Jim Morrison et le quartier de La Défense pour son architecture futuriste. C'était un américain du Minnesota, pas de New York ! Il a donc fallu attendre un autre échange, avec une australienne cette fois-ci, pour que je retourne à Notre Dame de Paris. Je n'y étais pas allée depuis la primaire, en sortie de classe. Comme il faut réserver un créneau horaire et le respecter, nous avons commencé par la visite des tours où, inévitablement le fantôme de Quasimodo hante les chevrons et les solives. Arrivés au sommet des escaliers, nous sommes sorties sur l'extérieur avec une vue à couper le souffle. Je me souvins que la crainte des enseignants qu'un élève ne tombe, les avait poussé à effectuer la ronde dans la précipitation pour revenir au plus vite à l'abri des escaliers ! Cette fois ci nous avons pris le temps de repérer les principaux monuments et nous nous sommes immortalisées aux côtés de la célèbre chimère pensive de Violet le duc. Nous sommes redescendu encore émerveillées de la délicatesse des dentelles de pierre. L'intérieur de la cathédrale réussit à dégager une certaine sérénité malgré la multitude de visiteurs. Le côté sacré de l'édifice impose naturellement une certaine retenue à chacun même aux scolaires ! J'ai à nouveau passé mon temps de visite à admirer les somptueuses rosaces au détriment des autres ornements et je suis sortie en me disant qu'il faudrait revenir... Pour rejoindre le métro, j'entraînais la jeune australienne à l'arrière du monument, j'adore le chevet extérieur où les arcs-boutants apportent une touche de fantaisie à l'ensemble.

    1. Voyage autour de ma chambre

      16 novembre 20242 minutes

      Mauvaise blessure. Me voici immobilisée au fond de mon lit. La fièvre modifie mes perceptions ! A chaque fois que je me tourne vers ce que je pense être la fenêtre, je vois deux soldats géants, façon casse-noisette,  qui empêchent à  quiconque d'entrer. Leurs uniformes sont bleu nuit comme mes doubles rideaux… Au réveil suivant, la douleur est lancinante, je n'ouvre pas les yeux. Des éclairs rouges et or se succèdent sous mes paupières. Sûrement les flammes d'un dragon dont je sens aussi la chaleur. Je compte sur les deux soldats pour le combattre et le vaincre. Maintenant, tout est calme. Ni dragon, ni douleur. J'ouvre les yeux et redécouvre ma chambre et les rideaux ressemblent ... à des rideaux ! Sur le mur face au lit, une peinture d'une ruelle de Collioure, en été. Je sens l'odeur des fleurs fraiches dans l'ombre et la saveur iodée de la mer. J'entends des enfants rires et des adultes parler de façon enjouée, je sens la chaleur du soleil se répandre dans mon corps qui s'engourdit… Je me réveille à nouveau, la douleur est revenue. Je me concentre sur mes draps où des carrés de couleurs vives dessinent, je le sais, la silhouette de la tour Eiffel. Mais ces carrés multicolores me rappellent l'éléphant Elmer des livres d'enfants. Je me vois marcher à côté de lui et passer de page en page en rencontrant d'autres animaux tout aussi colorés, ouistiti et hippopotame et deux pages plus loin son ami, éléphant lui aussi mais composé de carré noirs et blancs, nous accueille. Impossible de me souvenir de son nom, je cherche dans mes souvenirs et m'endors à nouveau sans avoir la réponse. Au réveil suivant, j'ai enfin l'esprit clair et la douleur est tout à fait supportable. La fenêtre est ouverte et je respire à plein poumons les senteurs printanières. J'entends deux personnes arriver. Quand elles ouvrent la porte je constate qu'il s'agit d'une infirmière e de ma fille, devant mon sourire d'accueil, elles s'exclament en chœur : " De retour parmi nous ?" Combien de temps ai-je voyagé aux confins de la conscience, jusqu'où m'ont emmené l'imagination et la souffrance ?

      1. Atelier