La lecture rend libre

03 février 20254 minutes

A chaque été, mes parents choisissaient une nouvelle région pour quinze jours de location, limités aux choix proposé par le Comité d'entreprise et  par leurs moyens financiers. Le Jura, la Corse, l'Aveyron, le Gers, la Bretagne... Chaque départ était une aventure, préparée avec soin, ordre et méthode ! Les bagages se constituaient plusieurs jours à l'avance à grand renfort de listes et de lessives. Et puis : le chargement, la veille, épique ! Nous, les enfants, nous nous faisions discrets : l'énervement allait croissant : Arroser les plantes, les déplacer pour qu'elles aient quand même de la lumière malgré les volets fermés, vider le frigidaire des victuailles périssables, vider les poubelles, et, dernière étape, le départ ! A l'aube, frissonnants au saut du lit, nous nous blottissions les uns contre les autres à l'arrière de la voiture. Les bouchons à la sortie de Paris, le pique-nique sur un bord de route poussiéreux et pour finir les difficultés à trouver ladite location étaient aussi des incontournables ! A l'arrivée, partage des taches : les uns allaient en courses, les autres faisaient les lits et défaisaient les bagages sans oublier le sacro-saint inventaire . Nous n'étions réellement en vacances que le lendemain !

Nous allions au marché et explorions les alentours avec un programme de visites pédagogiques assez chargé. L'année du Gers fut pluvieuse : ballades écourtées et piscines supprimées. De plus peu de châteaux, églises ou musées dans ce milieu rural à l'extrême ! Heureusement, une femme excentrique avait mis en place une sorte de bibliothèque de vacances (assez proche du concept actuel des boites à livres), une grande pièce, de sa propre maison, était accessible aléatoirement : tapis, coussins au sol,  étagères et caisses colorées sur les murs. Le rangement était approximatif et fluctuant au gré des emprunts et des retours. Une véritable caverne d'Ali Baba où les policiers voisinaient des albums pour la jeunesse et des guides touristiques avec des classiques. Cette bibliothécaire hors norme était habillée comme une bohémienne avec de longs cheveux noirs détachés. Les commerçants en parlaient avec condescendance et une certaine méfiance :

- Elle ne sait pas quoi faire de ses journées, c'est pour s'occuper cette lubie !

- Ah non, il n'y a pas d'horaire ! Ce n'est pas une femme à horaire, on ne sait jamais où elle est !

Je ne comprenais pas bien pourquoi ils auraient dû savoir où elle était. En ville, on ne sait pas ce que font les voisins et il me semblaient que c'était très bien ainsi. Mais mes parents et ma grand-mère, élevés dans des villages,  donnaient raisons aux habitants et trouvaient l'attitude de cette femme asociale. Comme il pleuvait vraiment souvent, j'étais devenue une habituée de ce merveilleux capharnaüm, à humer les livres, les feuilleter et les reposer jusqu'à ce que j'ai constitué une petite pile que j'emportais comme un trésor. Je finis par lui demander pourquoi elle avait choisi un endroit aussi reculé et, à mes yeux,  aussi surveillé. Elle rit, comme elle le faisait souvent, avec une joie communicative. Elle ne vivait pas ici. C'était juste un pied à terre où elle entassait les livres et les coussins. Elle avait vécu en Afrique du Sud dans une plantation et en Tanzanie avec un aventurier qui organisait des safaris et était mort piétiné par des buffles. Elle avait tenté la culture du riz en Indochine et l'élevage des chiens de traineau en Alaska ! Je n'osais pas la croire d'autant plus qu'elle m'avait successivement conseillé "une ferme africaine" de Karen Blixen, "l'Amant" de Marguerite Duras et "l'appel de la forêt" de Jack London !

La pluie s'arrêta et nous reprîmes nos visites éducatives. Le dernier jour, j'allais rendre les livres empruntés mais je trouvais porte close. Un énorme panier fermé surmonté d'une pancarte "Déposer les livres ici" avait été déposé sur le seuil. Je l'ouvris et y découvris un ouvrage emballé à mon nom. J'échangeais donc dernières lectures contre ce cadeau inattendu. Elle avait écrit au dos de la carte portant mon nom : "je suis partie vagabonder aux Etats Unis. Ce livre là, je te le donne et n'oublie jamais : la lecture rend libre".

Mes parents s'impatientaient dans la voiture, je pris donc le livre, la carte et le papier d'emballage et m'installais à l'arrière.

- Qu'est-ce que c'est ?  Demanda ma mère.

- "Sur la route" de Jack Kerouac.

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Pas de gare et des quais très courts. Vauboyen - Jouy-en-Josas A chaque arrêt je quitte mon mobile des yeux pour vérifier qui monte et qui descend, je suis d'un naturel inquiet. Une jeune femme est montée in extremis dans notre wagon et a choisi soigneusement sa place près d'une fenêtre côté champ et s'est emparé d'un grand carnet et d'un crayon. Depuis ma place, on dirait que le dessin est flou, même si on reconnait la silhouette de la maison dite de Victor Hugo, rose à flanc de colline. En provenance du wagon voisin un trio de jeunes bruyants entre. Deux jeunes filles entourent un grand noir exubérant. Ils s'installent sans gène sur le carré de sièges de la dessinatrice. Concentrée, elle ne s'est aperçu de rien jusqu'à ce que le noir l'apostrophe d'une voix forte mais amicale : - Hé qu'est-ce que tu dessines ? Ca ressemble à rien ! Alors que la jeune femme lève des yeux étonnés, je prends une photo avec mon mobile : on ne sait jamais. 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