Chez nous, on ne lisait pas de journaux, perte de temps, perte d'argent ! La radio le matin, ça suffit bien. Nous habitions à la lisière du bourg et nous nous considérions comme des villageois, instruits. Mon père était maçon, il travaillait avec deux apprentis et avait la fierté du travail bien fait. Ma mère tenait la maison et la comptabilité et n'avait pas une minute, ni pour elle, ni pour moi. Mes camarades de classes étaient comme moi, fils de paysans ou d'artisans, tous aidaient le soir après l'école, aucun de nous ne lisait beaucoup ! Quand la grande usine de yaourts s'est installée, beaucoup de choses ont changé. De nouvelles familles sont venues et un café "rouge" a ouvert ses portes, il vendait "l'humanité" et était très fréquenté par une partie des ouvriers. En réaction, le café historique, qui vendait aussi de l'épicerie, de la mercerie, de l'essence et un peu de tout en fait, a ajouté un rayon presse. Comme sa clientèle était plutôt les "vrais" villageois et les cadres de l'entreprise laitière, il proposait "le Monde" tout gris et surtout l'hebdomadaire "Détective" aux unes illustrées et racoleuses. Toutes les semaines, je quittais la maison plus tôt et modifiais mon itinéraire pour passer devant ce fameux café avant de rejoindre l'école où mes camarades attendaient avec impatience que je leur révèle les titres : crimes crapuleux ou drames passionnels, cambriolages épiques ou corses-poursuites périlleuses ! Parfois, je réussissais à récupérer un invendu et je le lisais, le relisais. J'imaginais la résolution des affaires, je me projetais dans les milieux décrits avec exagération, tantôt celui des bas fonds, tantôt celui des célébrités et je progressais nettement en français ! Même si ces publications n'ont toujours pas bonne presse , je leur suis reconnaissant d'avoir nourri mon imaginaire et d'être à l'origine de ma vocation d'écrivain désormais consacré par le prix Goncourt de cette année.