Là où j'habite

23 octobre 20263 minutes

Là où j’habite, d’autres personnes habitent aussi Maman dit qu’il ne faut pas les dévisager. Au rez de chaussée, d’un côté la loge de Léonie et de l’autre, le local poubelles, strictement interdit, et le local à poussettes, où on ne va jamais seule parce que la porte est trop lourde pour pouvoir l’ouvrir de l’intérieur. Trois poussettes et deux vélos se partagent l’espace : la poussette de petit frère, qui était la mienne avant, les deux poussettes de ceux du quatrième, le vélo de la bonne du deuxième qui vient « à la journée » et celui de l’étudiant du sixième. Le seul qui sourit quand on le croise mais qui n’est pas d’ici. Il est du Morvan. Je crois que c’est un pays étranger et qu’il ne parle pas français parce qu’il sourit seulement, il ne parle jamais. Quand on va au marché le mercredi matin, nous croisons les maris, bien habillés, ils dévalent les escaliers, très pressés en criant : « Pardon, madame Félix » ou « A ce soir chérie » ou « Soyez sages ». Toujours l’un d’entre eux aide maman à descendre la poussette jusque sur le trottoir. C’est d’ailleurs pour ça qu’on part si tôt au marché. Le monsieur du second s’arrête toujours dès qu’il a franchi le portail et allume une cigarette. Quand il aspire la première bouffée, tout son visage se détend. S’il nous voit, il commente le temps : « Pas de pluie aujourd’hui » ou « il fait frais ce matin ». Maman acquiesce avec son sourire de politesse, celui qui n’arrive pas jusqu’aux yeux. J’aime bien aller au marché. Maman discute avec les marchands et les autres clients, tout le monde rit beaucoup. Je récupère toujours quelque chose à manger : une rondelle de saucisson, un fruit, une olive ou un petit morceau de fromage. Cela dépend des achats de maman. Quand on rentre à la maison, le portail est ouvert et Léonie, la concierge, est en train de laver le hall. C’est elle qui nous aide avec la poussette. Dans la cour intérieure, la plupart des fenêtres sont ouvertes et on voit des silhouettes féminines, un foulard sur la tête qui s’activent. On entend aussi les différentes radios qui diffusent musiques ou informations. Maman s’exclame « Oh là là je suis en retard ». Nous rangeons la poussette et remontons jusqu’au cinquième, les courses et petit frère qui bave. Notre étage, l’avant-dernier, est partagé en trois appartements : notre petit deux pièces, celui du professeur de piano, qu’on ne voit jamais mais qu’on entend et celui d’une femme seule « qui a bien du mérite » même si je ne sais pas ce que cela signifie. Au-dessus, l’escalier n’a plus de tapis et les marches sont usées, il donne accès à cinq chambres de bonnes dont celle occupée par l’étudiant. Je n’ai pas le droit d’y monter seule mais, parfois, papa m’y emmène et, au fond du couloir, nous grimpons sur les toits par une petite échelle en fer. La vue est extraordinaire : des toits de toutes les tailles et de toutes les hauteurs, en zinc, en tuile. Ici et là un jardin d’hiver ou une terrasse rompt la e moutonnement des toitures. A chaque fois, papa me désigne la grande église que nous entendons sonner le dimanche et aux fêtes.

  1. UOV

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  1. Mon voyage dans la lune

    02 novembre 20263 minutes

    Je me souviens, comme si c’était hier, du premier pas de l’homme sur la lune, de l’image pixelisée, de l’empreinte de cette grosse Moon boot sur un sol poussiéreux. A l’époque la conquête de l’espace battait son plein ainsi que les films et séries de voyages dans de lointaines galaxies ou de rencontres improbables. Et puis l’intérêt s’est tari mais je continuer à rêver que, moi aussi, un jour, j’irai sur la lune. Avec l’âge cela devenait de moins en moins probable au vu des performances physiques exigées ! Et puis les états ont lâché l’affaire, les entreprises privées ont repris le défi et, rentabilité oblige, ont commencé à proposer aux « civils » des expériences : vols en apesanteur dès le début du vint et unième siècle, puis, quelques années plus tard, séjours « touristiques » dans l’une des stations orbitales et, enfin, depuis l’année dernière, voyage dans la lune ! Mon rêve de toujours devenait accessible ou, pour être plus exact, techniquement accessible parce que financièrement évidemment … J’ai participé à tous les concours ou autres loteries offrant une chance (mais une chance sur combien ?) d’atteindre mon objectif. Et j’ai gagné. Précisément je suis arrivée deuxième au grand concours international « Méliès foerever », mais le premier est mort en direct d’un infarctus en apprenant le résultat. Je n’ai pas réussi à compatir, j’étais trop heureuse ! Les progrès en spatiologie sont tels que l’entraînement se résume à savoir enfiler la combinaison et à se déplacer avec. C’est en grande pompe et bombardé de spots publicitaires, plus que pour la finale du super bowl, que le départ a été diffusé dans le monde entier. J’étais devenue connue et égérie des produits anti-ride et autres palliatifs à la vieillesse et je m’en fichais. J’étais sur un petit nuage, un sourire de ravi de la crèche en permanence sur le visage, ce qui n’avait pas vraiment d’importance puisque ma figure était dissimulée par le casque intégral. Et c’est arrivé. La poussée qui nous a expulsés de l’atmosphère terrestre, atténuée par des techniques innovantes, n’était pas si terrible. Désormais la fusée tournoyait sans bruit dans le vide intersidéral. Toutes les quatre minutes et vingt-trois secondes je contemplais la terre. Réellement la planète bleue, exactement comme dans les films et les documentaires mais en vrai ! J’étais émue de façon indescriptible, une tendresse infinie pour ma planète qui, inexorablement, s’éloignait. Le trajet durait presque trois jours avant d’atteindre la Lune. Elle ne me fit pas du tout le même effet. Peut-être à cause des industries et entrepôts qui couvraient sa surface, peut-être à cause de son aspect poussiéreux, le même qu’en mille neuf cents soixante-neuf. La fusée largua les containers qu’elle avait véhiculés jusque là et fit demi-tour. Et déjà nous retournions vers la Terre, je me régalais à nouveau des vues variées ; l’hémisphère sud, l’un des pôles, une tornade gigantesque et trop vite, la cartographie des continents, les toiles d’araignée lumineuses des mégalopoles … Et la rentrée dans l’atmosphère où, il faut bien le reconnaître, j’ai perdu connaissance. Le module habitable et réutilisable s’est posé en douceur à Cap Canaveral. C’était déjà fini. Pendant quelques jours, j’ai déprimé, envie de rien. Le contrecoup sans doute. Et je savais que je n’aurai pas d’autres occasions. Mais les journalistes m’ont interviewée et les écoles m’ont invitée et j’ai pu revivre et partagé cette extraordinaire expérience. Maintenant j’écris un livre en collaboration avec des scientifiques, illustré d’images superbes. J’apporte le regard émerveillé de la petite fille qui se souvient du premier pas sur la lune.

    1. UOV
  2. Libre, je suis libre

    18 mai 20263 minutes

    Gamin, je vivais dans le bassin minier de Lens, mon destin était tout tracé. De génération en génération nous nous succédions aux mêmes postes, les garçons à la mine, les filles à la maison. Les quelques années d'école obligatoire étaient des années heureuses. Je ne voulais pas de cette vie et à douze ans, je m'enfuis vers l'ouest. Libre, j'étais libre ! Du moins je le croyais parce que arrivé à Dunkerque, sans qualification, je ne trouvais à m'embaucher que sur un bateau de pêche et entre le fond de cale et le fond de mine, je ne sais pas si j'avais gagné au change. J'avais échangé la crainte du coup de grisou contre celle du naufrage ! Au moins lors des relâches au port, les récits des marins au long cours m'enthousiasmaient. Et finalement après quelques années, je réussis à m'embarquer comme matelot pour l'Amérique. Le grand large qui m'avait tant fait rêver, se révéla d'un ennui mortel. Aucun rivage, nulle part, dans quelques direction que ce soit ! Peu de tâches à bord  et âs beaucoup de distractions pour un simple matelot. J'avais pas mal de temps libre, quand à appeler cela la liberté... Je ne regrettais ni la noirceur des boyaux de charbon ni la puanteur des cargaisons de poissons mais je n'étais toujours pas satisfait. Nous avons accosté sur les ports d'Amérique du Sud, toujours plus au sud. Je décidai que j'en avais vu assez au sud du Brésil et ne remontai pas à bord. J'avais alors 26 ans et un petit pécule et je me croyais malin et astucieux. J'utilisais mon argent pour acquérir une propriété tout compris (c'est à dire terrain, maison et esclaves) et devint planteur. Je me pris au jeu et fis fructifier mes avoirs. Quand j'eus les moyens d'embaucher un intendant qu'enfin libre, j'étais libre. Mais de fait la pression sociale m'obligeai  à fréquenter l'église régulièrement et à participer à ce qui tenait lieu de vie culturelle. Il était rare que je puisse rêvasser sur ma terrasse, soit je recevais ou j'étais reçu soit je tenais mes comptes planifier les réparations et les investissements. Le personnel de la plantation comptait trop sur moi. Cela me devint insupportable et je partis en catimini, seul sur un cheval et traversai le contient dans sa largeur. Je crus avoir trouvé une forme de liberté dans ce nomadisme nonchalant jusqu'au moment où je dus échapper à des peuples primitifs réducteurs de tête puis à des vacher argentins particulièrement belliqueux. Heureusement je n'avais pas perdu mes compétences maritimes et je réussis à m'engager sur un bateau qui voulait rallier le Japon. A nouveau la navigation m'ennuya profondément par la répétition des tâches. Et pourtant je n'étais plus matelot mais second et partager le mess des officiers. J'avais accès à des discussions intéressantes, à des livres et aux nouvelles du monde par la TSF. Nous n'avions encore distingué aucune côte, quand une vague énorme, comme ni moi, ni aucun autre membre de l'équipage n'en avions encore vu, nous porta à une vitesse incroyable à proximité de côtes rocheuses. L'eau se retira loin et la vague suivante, quoique moins monstrueuse, brisa le navire en mille éclats. Je me réveillé dans un abri rocheux où un vieillard asiatique souriant m'apportai matin et soir un bouillon parfumé et des boulettes de riz. Quand je pus à nouveau marcher, il me fit visiter : un potager bien entretenu, une petite rizière en terrasse et au bout d'un court chemin ombragé des sources d'eau chaude. Peu à peu, en ne communiquant que par des sourires et des gestes nous primes nos habitudes. Nous pouvions passer plusieurs jours sans nous voir puis l'un ou l'autre venait partage un melon ou un poisson. Je me sentais apaisé, serein, libre.

    1. Atelier
    2. UOV
  3. Mon dernier rêve

    11 mai 20263 minutes

    Le quotidien m'ennuie. La répétition m'endort. Le même bureau, les mêmes collègues, les mêmes formulaires à relire, et, plus que tout, les mêmes erreurs. Non la carte vitale n'est pas un justificatif d'identité, non le nom de jeune fille n'est pas facultatif, non la date de signature ne peut pas être dans le futur ! Alors je rêve. Attention : je construit mes rêves, je les peaufine ! Par exemple, j'ai rêvé que j'étais relieuse dans un atelier prestigieux. Je me suis donc documentée sur le vocabulaire associé et sur le savoir-faire des relieurs. J'ai fait de belles rencontres, en particulier chez les fournisseurs de cuir. J'ai palpé des peaux douces et souples et d'autres bien plus rigides. J'ai choisi méticuleusement la teinte que j'utiliserais pour relier "les chants de Maldoror" : un bleu foncé veiné de noir. Et pour le poème "Un coup de dés jamais n'abolira le hasard", un jaune éclatant sur un cuir de chevreau. Bien sûr, je n'ai jamais rien relié et je n'ai acheté ni cuir ni alène. Je rêve juste. Mais ce rêve m'a soutenu pendant plus d'un an. Ensuite j'ai rêvé que je serais restaurateur de vitraux. A nouveau J'ai engrangé du savoir théorique sur les techniques moyenâgeuses et celles plus modernes. J'ai suivi un MOOC sur le sujet, j'ai visité quantité d'églises et de cathédrales : Ah le bleu des vitraux de Chartres, Ah la Sainte Chapelle ! J'ai comparé les vitraux anciens, détaillant finement la vie des saints et mélangeant les scènes de vie quotidienne avec monstres diaboliques, sans oublier les portraits des donateurs insérés ici ou là. J'ai aussi apprécié les lignes pures de certains vitraux plus modernes sans motif, juste une impression de lumières éclatées. Je suis allée jusqu'à dessiner mon propre vitrail et à assister à quelques ateliers, au château de Guédelon par exemple. Ce rêve là m'a occupé presque trois ans et la documentation accumulée occupe une place disque assez conséquente. Mon dernier rêve est de partir sur la piste des croisés. J'ai choisi la première croisade (1096-1099). J'ai commencé à me renseigner. D'où est-elle partie ? Quel a été son itinéraire ? Je voudrais fêter les 950 ans en 2046 avec une fête sur les bords du Rhin le 12 avril et traverser, comme à l'époque (la violence en moins) Mayence, Cologne puis gagner la Hongrie. Rien que cette partie est prometteuse de longues recherches enrichissantes. D'une part je me documente sur les vêtements, les moyens de locomotion, de logements, de ravitaillements. C'st le sous-dossier "Histoire". Et d'autre part, j'ai pris contact avec des associations de reconstitutions historiques, avec différents comités de fêtes, surtout de jumelage, de villages français et allemands situés sur le début de l'itinéraire et aussi avec quelques agences de voyage sur mesure. C'est le sous-dossier "Logistique". Je jubile : ce rêve là va m'occuper longtemps ! Je n'ai même pas encore décidé si je créerai une organisation, virtuelle, de type rallye où cette croisade d'un nouveau genre se déroulerait sur trois à quatre semaines et où je chercherais des sponsors du côté du Paris-Dakar ou si j'opterais pour une série de festivals échelonnés sur l'itinéraire et donc si je devrais plutôt m'orienter vers des mécènes festifs et culturels !

    1. Atelier
    2. UOV
  4. L'Ange Gardien

    30 mars 20263 minutes

    Une écolière entre dans une petite pièce vide où il n'y a qu'une chaise d'église et un immense écran. Elle s'assied bien droite et met l'écran en route. Un ange, asexué comme il se doit, muni de grandes ailes soyeuses et colorées apparait et parle d'une voix séraphique : - Bonsoir Coralie, comment s'est passée ta journée ? - (réticente) Bien, elle s'est bien passée. - Hum, tu es arrivée en retard ce matin. - De quelques minutes à peine ! - (pontifiant) Allons tu sais bien que l'exactitude est importante et que la ponctualité est une grande qualité. J'ai mesuré ton retard, il est exactement de ' minutes et vingt-six secondes. Je te propose de réciter quatre "je vous salue Marie", je te fais grâce des vingt-six secondes. La jeune fille se lève et lit la prière qui défile à l'écran quatre fois de suite comme un curieux karaoké religieux. Elle s'apprête à sortir. L'ange réapparait. - Coralie n'as-tu rien d'autre à me dire ? - (se rassoit, hésitante) J'ai été ponctuelle à mes autres cours et j'ai eu  dix-huit à mon contrôle de mathématiques... - Certes, mais tu as bousculé Héloïse dans la queue de la cantine, tu ne t'en souviens pas ? - Pas vraiment bousculée ! Elle s'est arrêtée brusquement, cela m'a surpris. - Mais tu ne t'es pas excusée. - Elle non plus ! - La conduite d' Héloïse concerne l'ange gardien d'Héloïse. Tu aurais dû t'excuser. - (indignée) Mais on n'a pas le droit de parler ni dans les couloirs, ni dans les files d'attente ! J'ai pensé qu'il valait mieux ne rien dire. - (imperturbable) Voilà exactement pourquoi je reste à tes côtés. Mon rôle d'Ange Gardien et de te garder dans le droit chemin et de t'éviter les erreurs. Ici l'attitude attendue était que tu sois assez attentive à ton environnement pour éviter Héloïse. Tu n'y a pas réussi, tu devras donc réciter un "Notre Père". Si tu t'étais excusée, je t'aurais demandé une minute de silence pour avoir parlé. Comme tu ne t'es pas excusée, tu vas le faire maintenant par écrit. Coralie se relève et récite le Notre Père qui défile puis se rapproche de l'écran alors qu'un clavier émerge à gauche de l'écran et qu'un formulaire d'excuses standard s'affiche. Elle remplace le champ "personne offensée" par Héloïse et "personne repentante" par Coralie puis clique sur la touche "Envoyer". Elle recule d'un pas et reste hésitante en attendant le retour de l'ange. - A-t-on terminé ? - Presque, il ne reste à traiter que ta note de contrôle. un temps de silence - Je ne comprends pas. - Je vais te faire réécouter l'enregistrement : " et j'ai eu  dix-huit à mon contrôle de mathématiques". Tu entends l'orgueil dans ta voix ? Tu n'as pas à te glorifier de tes résultats. Je vais demander à ton professeur de baisser te note à seize pour raison d'humilité. Nous avons terminé, tu peux partir. Coralie baisse la tête pour ne pas croiser l'objectif de la caméra, elle éteint l'écran et sort. Un temps, la pièce reste vide et silencieuse puis une autre élève entre, s'assied et allume l'écran. Un ange quasiment semblable au précédent, seules les couleurs des ailes ont changé, s'affiche. La même voix aux mêmes intonations prononce : - Bonsoir Héloïse, comment s'est passée ta journée ?

    1. Atelier
    2. Science-Fiction
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  5. Ce jour là

    16 mars 20263 minutes

    J'aime le calme et le silence et que tout soit à sa place. Mon appartement est petit et efficace, les rangements nombreux, les bibelots rares. D'aucuns diront minimaliste. Un canapé confortable mais pas de coussin ; une cuisine bien équipée mais aucun ustensile apparent. Pourtant j'aima recevoir ! La table est alors tirée au cordeau sur une nappe unie ; le menu réfléchi, organisé en fonction des saisons et des temps de cuisson. Je dois avouer que mon moment préféré est, après le départ de mes hôtes, le retour à l'ordre initial en éliminant le chaos des serviettes froissées et de la vaisselle sale. Quelle satisfaction quand tout est redevenu sobre et où le silence feutré n'est plus perturbé que par le ronronnement des appareils ménagers éliminant les derniers vestiges d'agitation. Je suis comptable, un métier où la précision et la rigueur me conviennent à merveille. Mes amis se moquent gentiment de moi et prétendent que je ne pourrais pas survivre à une relation amoureuse. Ils n'ont pas tout à fait tort, j'ai connu mon lots d'aventures mais, en effet, sans jamais m'impliquer complètement et sans jamais envisager la moindre vie commune ! J'aime être seul. Ma mère est morte à ma naissance et mon père, militaire de carrière, m'entrainait au gré de ses pérégrinations. Vivre en caserne a sûrement été formateur. Les fêtes bien arrosées dans tel ou tel mess, m'insupportaient et je me réfugiais dans les bureaux désertés et bien rangés : pas un papier visible. Du fait du nombre d'affectations à l'étranger, l'essentiel de mes études a été effectué par correspondance. Je me souviens d'un ou deux pays d'Afrique où je ne pouvais pas quitter les bâtiments, pour raison de sécurité et cette réclusion me satisfaisait. Le poste de mon père que j'ai préféré était au Laos. les gens y sont souriants,  discrets et silencieux. Par contre, je trouvais tout à fait superflus les bouquets somptueux et parfumés dont notre boy décorait toutes les pièces. Je simulai une allergie avec force éternuements et réussis à convaincre mon père de les faire enlever. Pendant toutes ces années, je subodorais que mon père était un vrai séducteur et qu'il utilisait mon existence pour maintenir une certaine distance avec ses différentes conquêtes. Le changement fréquent d'affectation, outre un avancement bienvenu, facilitait aussi la clôture de certains chapitres. Enfin, quand l'heure de la retraite de mon père a sonné, il s'est installé dans un petit pavillon de banlieue où je finis ma dernière année d'études. Il s'investit dans la vie du quartier comme il l'avait fait dans chacune des casernes et tomba assez vit amoureux d'une veuve, certainement charmante, mais nantie de trois effroyables ados bruyants et chahuteurs. Un dimanche, tous les quatre emménagèrent chez mon père. Ce jour-là, j'ai préféré partir.

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