Ce jour là
16 mars 20263 minutes
Ce jour là
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J'aime le calme et le silence et que tout soit à sa place. Mon appartement est petit et efficace, les rangements nombreux, les bibelots rares. D'aucuns diront minimaliste. Un canapé confortable mais pas de coussin ; une cuisine bien équipée mais aucun ustensile apparent. Pourtant j'aima recevoir ! La table est alors tirée au cordeau sur une nappe unie ; le menu réfléchi, organisé en fonction des saisons et des temps de cuisson. Je dois avouer que mon moment préféré est, après le départ de mes hôtes, le retour à l'ordre initial en éliminant le chaos des serviettes froissées et de la vaisselle sale. Quelle satisfaction quand tout est redevenu sobre et où le silence feutré n'est plus perturbé que par le ronronnement des appareils ménagers éliminant les derniers vestiges d'agitation. Je suis comptable, un métier où la précision et la rigueur me conviennent à merveille. Mes amis se moquent gentiment de moi et prétendent que je ne pourrais pas survivre à une relation amoureuse. Ils n'ont pas tout à fait tort, j'ai connu mon lots d'aventures mais, en effet, sans jamais m'impliquer complètement et sans jamais envisager la moindre vie commune ! J'aime être seul. Ma mère est morte à ma naissance et mon père, militaire de carrière, m'entrainait au gré de ses pérégrinations. Vivre en caserne a sûrement été formateur. Les fêtes bien arrosées dans tel ou tel mess, m'insupportaient et je me réfugiais dans les bureaux désertés et bien rangés : pas un papier visible. Du fait du nombre d'affectations à l'étranger, l'essentiel de mes études a été effectué par correspondance. Je me souviens d'un ou deux pays d'Afrique où je ne pouvais pas quitter les bâtiments, pour raison de sécurité et cette réclusion me satisfaisait. Le poste de mon père que j'ai préféré était au Laos. les gens y sont souriants, discrets et silencieux. Par contre, je trouvais tout à fait superflus les bouquets somptueux et parfumés dont notre boy décorait toutes les pièces. Je simulai une allergie avec force éternuements et réussis à convaincre mon père de les faire enlever. Pendant toutes ces années, je subodorais que mon père était un vrai séducteur et qu'il utilisait mon existence pour maintenir une certaine distance avec ses différentes conquêtes. Le changement fréquent d'affectation, outre un avancement bienvenu, facilitait aussi la clôture de certains chapitres. Enfin, quand l'heure de la retraite de mon père a sonné, il s'est installé dans un petit pavillon de banlieue où je finis ma dernière année d'études. Il s'investit dans la vie du quartier comme il l'avait fait dans chacune des casernes et tomba assez vit amoureux d'une veuve, certainement charmante, mais nantie de trois effroyables ados bruyants et chahuteurs. Un dimanche, tous les quatre emménagèrent chez mon père. Ce jour-là, j'ai préféré partir.