Bla bla car
09 octobre 20167 minutes
Bla bla car
09 octobre 20167 minutes
Paris - Toulouse : huit heures de route ! Vive blabla car.
J'aime bien ce concept, il est dans l'air du temps : partage, respect de l'environnement, ouverture aux autres. Comme j'ai la chance de posséder une grande voiture, hybride évidemment, je suis content d'en faire profiter les autres. Et puis, en discutant la route semble moins longue. Je n'ai pas souvent de passager de bout en bout. Aujourd'hui je prends un gars à Montparnasse et le dépose à Limoges, une étudiante à Orléans qui s'arrêtera à Brive où je prendrai une dernière passagère jusqu'à Toulouse.
Premier arrêt. Un militaire. En civil mais coupe à 0.5 mm, rasé de près, quasiment au garde à vous, regard à l'horizon et menton en avant. Ca promet. Dans ma tête je le baptise "le facho". Première partie du trajet, le bobo et le facho ! Presque le titre d'une fable non ?
- Bonjour, je suis Christophe. Vous êtes Thomas ? Pour Limoges ?
- Bonjour, en effet, je suis Thomas. Je mets mon sac dans le coffre ?
Finalement, plutôt timide le gars, il a même rougi en m’adressant la parole ! Son visage, très doux, au regard légèrement apeuré m’évoque irrésistiblement un lapin ! Je souris et ouvre le coffre, vide. Je voyage léger, j’achète en cours de route ce dont j’ai besoin.
Il s’installe à l’avant et demande avec un mélange de candeur et d’espoir :
- On va voir la tour Eiffel, sur le chemin ?
Mais d’où il sort celui-là ? En même temps Limoges… J’aurais dû m’en douter ! Ce n’est plus le facho et le bobo mais le bobo et le paysan ! Ça sonne pas mal non plus. Je lui réponds, grand seigneur :
- La route la plus courte, non, mais à 4h du matin, ça roule bien, je vais faire un détour si tu ne l’as jamais vu. Au fait ça te va si on se tutoie ?
Et voilà qu’il rougit derechef, s’il pouvait, il rentrerait dans son terrier !
- Merci beaucoup, vraiment. Non je ne l’ai jamais vu, enfin pas en vrai. Et oui on peut se tutoyer.
Je rattrape les périphériques, sort sur les quais et , comme je m’y attendais, il ouvre de grands yeux émerveillés d’enfant un matin de Noël, sort son téléphone et se tord le cou pour prendre un selfie ! Je traverse la Seine, reprend les quais jusqu’au pont de Sèvres, la 118 et hop c’est parti. Après d’autres remerciements enthousiastes, il s’endort d’un coup, presqu’au milieu de sa phrase, à nouveau comme un enfant. Mais quel âga a-t-il ?
Banlieue d’Orléans, parc floral et université. Je me gare et sors fumer. 5h20, le rendez-vous était à 5h15, la tour Eiffel nous a mis en retard mais l’étudiante n’est pas là. Quelque part ça me rassure, une étudiante ponctuelle c’est un oxymore. Le soldat paysan dort. Je consulte ma messagerie et quelques sites branchés. 5h40, elle exagère, je repars à 45 avec ou sans elle ! Thomas se réveille, sort de la voiture et s’étire puis subitement il devient volubile et me donne tous les noms des fleurs et autres végétaux que l’on voit à travers les grilles du parc. Il ajoute des caractéristiques, des noms latins. J’en suis étourdi. Je l’arrête en annonçant le départ, tant pis pour la péronelle. Nous n’avons pas parcouru 100m que je vois dans mon rétroviseur, une gamine gothique qui court en agitant les bras. Je freine.
- Clémence ?
Elle acquiesce d’un mouvement de tête, trop essoufflée pour parler.
- Tu es en retard.
Je ne sais pas pourquoi, elle m’énerve. Pourtant ce n’est pas la première fois que j’ai un passager en retard et elle est plutôt mignonne avec son visage triangulaire et ses yeux verts à la façon d’un chat. Peut-être est-ce son regard, un peu trop sérieux pour quelqu’un de son âge, peut-être ses vêtements noirs, moulants, qui accentuent son allure féline. Je suis un intuitif et je fais confiance à mes réactions. Cette personne ne m’inspire aucune sympathie, je la sens distante, dédaigneuse, comme les chats décidément. Elle ne s’excuse pas de son retard autrement que par une mimique désolée, charge sac et guitare dans le coffre et se glisse à l’arrière.
Elle a mis sa ceinture mais s’est ensuite installée tout au bord du siège, bien décidée à mener la conversation. Elle interroge et dirige les débats. Je fais mine de me concentrer sur la conduite pour éviter de participer.
- Moi c’est Clémence, et toi ?
- Thomas
- J’ai 18 ans, j’ai eu mon bac en juin, avec mention ! C’est la première fois que je quitte la Corrèze. J’ai de la chance, le campus est au milieu de la verdure. Et toi ? Etudiant aussi ?
Pas très observatrice et un peu orgueilleuse…
- Heu non… pas vraiment… je me suis engagé dans l’armée… Mes parents ne pouvaient pas payer d’études et la ferme aura déjà du mal à nourrir mon frère aîné et sa famille…
- Ah oui (manifestement elle n’a rien écouté), J’étudie l’informatique, les nouvelles technologies parce que c’est l’avenir. Au fait je cherche un stage, t’aurais rien pour moi ?
Là c’est à moi qu’elle s’adresse. Elle ne manque pas d’air ! Je réponds sèchement :
- Non aucune opportunité, je travaille dans le domaine de l’art, traditionnel, pas électronique !
Même à mes oreilles cela sonne pédant. Tant pis. Elle m’énerve vraiment. J’appréhende déjà la portion Limoge- Brive ! A mon grand étonnement Thomas intervient :
- Je connais un pote, dans la chambrée, son père est bien placé chez Cardiweb, une boite d’informatique qui prend beaucoup de stagiaires. Donne-moi tes coordonnées, je vous mettrai en contact.
J’en reste baba. Il assume, le môme, il va récupérer le 06 de la demoiselle sans effort ! Les voilà, penchés l’un vers l’autre, à échanger profil, pseudo utilisé sur tel ou tel réseau social… Le croiriez-vous, l’étudiante a pour avatar une panthère (un peu plus gros qu’un chat mais toujours dans le registre félin) et lui Pikachu 87 (enfantin comme attendu). Un peu énervé d’être tenu à l’écart, j’allume la radio sur France Inter, un débat sur le terrorisme, ses racines, les mutations de la société vis-à-vis de ces nouvelles menaces. La discussion s’anime dans l’habitacle mais pas vraiment comme je l’aurais imaginé. L’étudiante hérisse le poil et crache des propos conservateurs et limite raciste alors que mon soldat lapin défend des idées de tolérance, refuse l’amalgame, se réclame d’amis musulmans, militaires comme lui.
Nous arrivons à Limoges sans consensus mais sans heurt. Je dépose Thomas à la gare comme convenu. Il remercie, embrasse Clémence qui descend de la voiture pour venir s’installer à mes côtés. Nous n’avons pas quitté l’agglomération, qu’elle fait patte de velours et me demande poliment si elle peut mettre un cd à elle.
Nouveau coup de théâtre, suite à mon accord, la flûte enchantée déploie sa gaieté dans l’espace de la voiture. Elle se pelotonne sur son siège et s’endort.
Nous arrivons trop vite à Brive, l’opéra n’en est même pas à la moitié. Papageno n’est pas près de trouver sa Papagena !
Clémence me remercie sobrement, reprend son cd et descend récupérer sac et guitare. Je vois bien qu’elle a perdu tout entrain et ne sait pas trop quoi dire. Elle m’assure d’un commentaire flatteur sur le site et s’éloigne.
Je rejoins le dernier point de rendez-vous ou m’attend une matrone en foulard comme on en fait plus. Elle a l’accent chantant du midi et charge le coffre de ses multiples paquets sans arrêter de caqueter. Après le lapin et le chat, voici la poule !
Ne vous méprenez pas, ce n’est pas péjoratif, bien au contraire. Son aspect maternel est renforcé par ses propos qui s’inquiètent de mon bien-être et enchaine sur les anecdotes sans fin sur ses enfants et petits-enfants. Heureusement elle a beaucoup d’humour et j’ai bientôt l’impression d’être à un spectacle d’humoriste !
Pour la pause déjeuner, nous sommes attendus chez un de ses cousins, impossible de faire autrement et l’en-cas s’avère être un repas copieux et gastronomique. J’espère que c’est pour faire honneur à Jeanne et non pas à moi mais je me sens gêné quand même.
Après le repas, Jeanne s’endort et ronfle bruyamment, je mets la radio en sourdine mais elle couvre le présentateur et je prends mon mal en patience. Arrivés à Toulouse, je suis obligée de la secouer pour qu’elle se réveille enfin. Elle me remercie d’un bocal de cèpes sorti de l’un de ses multiples paquets. Je n’ai pas le temps de m’inquiéter de la façon dont elle va pouvoir les porter qu’une couvée de jeunes gens entourent et embrassent ma passagère et l’entrainent dans leur sillage.