Le point de vue du journaliste local
09 avril 20165 minutes
Le point de vue du journaliste local
09 avril 20165 minutes
Soirée privée rue Mouffetard à Paris, dans un café littéraire très réputé, exposition d’œuvres d'un peintre très connu.
Ce peintre invite des officiels et des intimes à une visite commentée de son exposition en avant-première.
La visite commence...
Arrivés dans la salle principale, stupeur. Le "clou" de l'exposition a disparu. Le peintre s'adresse à l’hôtelier. "Comment se fait-il ? Il était là tout à l'heure". Qui l'a déplacé ? Chacun dévisage ses voisins. Suspicion...
Les conversations et les hypothèses vont bon train. Soudain un coup de téléphone ! Le patron du café décroche.
"Le faux vrai est plus vrai que le vrai-faux".
D'inaugurations de salles municipales en fêtes scolaires de fin d'année, j'avais l'habitude de chroniquer ces manifestations locales depuis toutes ces années ! Citer les officiels par ordre d'importance, bien préciser l’accès : adresse, dates, horaire, si possible une photo de groupe et pour les quelques mots qui restaient, un commentaire toujours flatteur !
Je connaissais évidemment l'hôtelier, le peintre, l'adjoint au maire chargé des affaires culturelles, M. Dupont, et le premier adjoint aux dents longues qui ne s'était pas déplacé sans une bonne raison. Je connaissais moins la sœur du peintre et son mari, qui consultait frénétiquement son smartphone et pas du tout les deux jeunes filles béates d'admiration que je supposais être les dernières élèves en date du maître. Comme je n'avais pas dérobé le tableau : le voleur était parmi les invités !
L'appel téléphonique m'intriguait : était-il en relation avec le vol ou n'était-ce qu'une coïncidence ? Pourquoi l’hôtelier avait-il mis le haut-parleur ? La vois, délibérément caverneuse, m'était-elle connue ? N'y avait-il pas une point d'accent ?
Je demandais à mon photographe de prendre un cliché de chacun des présents, le plus discrètement possible, ainsi quand le voleur serait confondu, je pourrai publier sa photo, qui sait, peut-être même en première page !
M. Cazeneuve, le premier adjoint avait pris les choses en main : l'hôtelier et l'adjoint aux affaires culturelles allaient fouiller les lieux, chacun étant le garant de l'autre. Pendant ce temps, il mènerait les interrogatoires. Eh oui ! Il avait employé ce mot porteur d'inquiétude et de suspicion ! Le beau-frère laissa éclater son agacement :
- Ce tableau n'a pas grande valeur de toute façon et ici on ne reçoit pas le réseau ! Je pars !
Tout le monde se récria mais l'homme n'alla pas loin : la porte était fermée à clef, initialement pour empêcher des opportunistes d'assister à l'avant-première. Il se renfrogna et, mécontent, alla bouder sur une chaise.
M. Cazeneuve demanda qui, dans l'assistance, savait ce que représentait l'objet du délit. Le vocabulaire devenait de plus en plus policier et je m'en amusai. Trés énervé, le peintre répondit que c'était un nu multiple. Les deux jeunes filles, Béa et ISa, gloussèrent et rougirent tandis que M. Cazeneuve essayait de comprendre :
- Un nu multiple... façon cubisme ?
- pas du tout, trois jeunes filles nues qui dansent, rétorqua sèchement le peintre.
Je compris, à l'air faussement gêné des jeunes filles, qu'elles avaient servi de modèle. Le bau-frère le comprit aussi et les détailla l'air coquin :
- Dommage que je ne l'ai pas vu. Figure-t-il dans le catalogue ?
- Non justement, il devait attirer le public, se désola l'artiste.
L'hôtelier et M. Dupond revenaient l'air déconfit, ils n'avaient rien trouvé.
M. Cazeneuve, directif et efficace, établit une chronologie des faits sur le tableau noir, où figurait d'habitude le menu. Celui-là a raté sa vocation pensai-je.
20h00 : Maître Watremet, Béa et Isa accrochent les tableaux.
20h30 : ils prennent un en-cas avec Robert Parmentier (l’hôtelier).
20h38 : M et Mme Dujardin (la sœur et son mari) arrivent.
20h42 : MM Hegerner et Pottier (moi-même et mon photographe) arrivent.
20h45 :M. Dupond (adjoint aux affaires culturelles) arrive.
20h50 / M. Cazeneuve arive. Robert ferme la porte à clef.
20h55 : Constatation de la disparition.
20h55 : Appel téléphonique mystérieux.
21h10 : les lieux ont été fouillés.
M. Cazeneuve tenta une manœuvre de conciliation :
- Ecoutez, si l'emprunteur décide de le rendre maintenant, nous nous engageons à ne jamais plus en reparler et il n'y aura pas de poursuite.
Après un court silence, il ajouta :
- Par contre si le tableau ne réapparaît pas, j'appelle la police !
Les individus présents se regardèrent les uns les autres avec suspicion et incrédulité. Au bout de quelques minutes qui semblèrent durer une éternité, M. Cazeneuve appela le commissariat.Très vite, un inspecteur arriva avec deux agents. Nous fumes sommés de rester dans la pièce pendant que les agents fouiller le reste de l'établissement et que l'inspecteur prenait des notes. Ensuite, nous fîmes, chacun séparément notre déposition et nous fumes libérés. Un vernissage des plus divertissants !
L'inspecteur me retint un moment. Il voulait s'assurer que je ne commettrai aucune indiscrétion. En effet, il enquêtait, par ailleurs, sur un trafic d'alcool de contrebande dans lequel Albert, le serveur, était impliqué et à qui était destiné le mystérieux appel téléphonique. L'appareil était sur écoute, le fournisseur à la voix caverneuse ignorait la date du vernissage et voulait joindre son complice. Je promis de ne rien publier sur la phrase codée et rentrai au journal pour me consacrer à l'aspect vol de tableau.
Je demandai à Jonathan, mon photographe, si, par chance, il avait eu le temps de prendre le tableau avant sa disparition. Il bredouilla des explications confuses et embrouillées d'où il ressortit qu'il avait, par mégarde, perdu tous les clichés de la soirée. Je me souvins qu'il avait déjà répondu cela aux policiers et n'insistai pas. Je pris sur internet une image de l'affiche de l'exposition.
Le lendemain, je devais couvrir la réouverture de la nouvelle salle de sport désormais accessible aux handicapés. J'attendais Jonathan, en retard, ce qui ne lui était encore jamais arrivé. Finalement j'y allai seul. Quand je revins au journal, le rédacteur en chef m'accueillit catastrophé : la police était venue annoncer le suicide de Jonathan. Celui-ci s'était tiré une balle dans la tête après avoir tué Julia, sa compagne. Les deux corps avaient étéretrouvés à côté du "nu multiple" dont le troisième modèle était, comme vous l'avez deviné, Julia !