La borne qui bordait le chemin a disparu
04 mai 20133 minutes
La borne qui bordait le chemin a disparu
04 mai 20133 minutes
La borne qui bordait le chemin a disparu. J'en reste ahurie à l'emplacement où elle devrait être. Les herbes folles ne sont aucunement froissées ou piétinées. C'est à se demander si je ne me suis pas trompée d'endroit. Je jette un regard alentour avant d'oser quitter le sentier. Dans ce sous-bois aéré, on n'entend que le bruissement des feuillages et les premiers pépiements d'oiseaux rassurés par mon immobilité. Je m'éloigne du ruban de terre brune tassée par les milliers de pas qui m'ont précédé et je m'avance entre ce gros caillou gris, à peine un rocher, et cette souche centenaire. Je me souviens de la ballade hebdomadaire du dimanche. Bien habillée pour la messe, il ne s'agissait pas de batifoler. La main dans celle de ma mère, nous marchions à pas comptés. Cela me semblait si long, si ennuyeux que je les comptais ces pas, littéralement. Et bien sûr, interdiction absolue de marcher dans l'herbe et risquer de salir les socquettes blanches. C'es pour cela que j'ai hésité, tout à l'heure, à quitter le chemin. Je hausse les épaules devant l'absurdité de ma réaction : mes chaussures de marche et mon jean ne craignent pas les tâches. Toujours à l'arrêt devant cette absence de borne, j'hésite à continuer. J'ai l'impression, stupide sans doute, que ce pèlerinage ne sera pas complet si je ne retrouve pas cette borne. Elle est liée à tant de souvenirs, d'étapes. Tout d'abord cette farandole de dimanches tous identiques, puis ce même chemin emprunté à l'aube et au crépuscule pour l'école. J'étais seule alors, sans contrainte m'obligeant à rester sur la terre battue mais aussi sans main rassurante pour me tenir. La première fois où l'école terminée pour l'année, je l'ai escaladée et j'ai dominé le monde, fugitivement, majestueusement, invincible. Et quand il a tant neigé que le chemin avait disparu et que sans cette borne, je me serais perdue. Plus tard, partie à la ville, l'émotion à chaque retour, chargée d'une lourde valise, je la voyais immuable qui attendait que je fasse ma pause rituelle. A cet endroit j'échangeais le tumulte de ma vie citadine contre la sérénité d'une campagne endormie... Puis je ne suis plus revenue, d'autres lieux, d'autres horizons. Et maintenant, plus de borne ! Je ne peux l'accepter, je ne peux plus continuer. Il me faut la retrouver. Je frémis à l'idée qu'un vandale opportuniste l'aura récupérée, nettoyée, exposée dans son jardin ou, pire encore, un paysan inculte l'aura broyée, réduite en poussière. Les émotions me submergent : peur, colère. Je m'efforce de me calmer consciente que l'absence de cette pierre m'affecte au-delà du raisonnable. Peur, colère : liées à ce caillou ou à toute mon enfance ? A tout ce que j'ai vécu ici ? La tête me tourne un peu. Déterminée je quadrille l'espace entre le chemin et la futaie entre le petit rocher gris et la vieille souche. Aucune trace de ma borne, ni même de son emplacement. Epuisée, je fais demi-tour : je n'irai pas au bout du chemin.