Le buffet
10 février 20135 minutes
Le buffet
10 février 20135 minutes
Quelle pagaille, quelle agitation ! Les serviteurs s'activent en tous sens, les bras chargés de tréteaux et de chandeliers pour les valets, de nappes et de dentelles pour les chambrières. La maîtresse de maison sort de la pièce pour rejoindre les communs où des cris se font entendre. Aussitôt le rythme se ralentit. Martin bloque le passage de Francine, le petite jeunette tout juste arrivée de Touraine. Elle rosit et bat des cils apeurée, elle se tourne pour chercher de l'aide et éviter le grand gars bien bâti qui se dresse sur son chemin. Elle est encombrée d'une lourde nappe damassée et immaculée, elle peine à la tenir. Par jeu Emile la bouscule et lui pince la taille. La pauvrette pousse un cri et laisse tomber son fardeau puis fond en larmes. Le silence tombe tout d'un coup. On entend Madame houspiller le personnel et Louise, occupée près de la fenêtre se retourne, intriguée. Louise est la personne de confiance de Madame, elle a la haute main sur la valetaille. Elle foudroie Emile du regard : "Toi le rustaud, va à la cuisine. Martin, pose les tréteaux ici puis, avec Gilles, pose la planche. Mariette, aide Francine à ramasser la nappe. Et toi, arrête de pleurer : des pincements, tu en auras d'autres ma petite. Allez, nous ne serons jamais prêts". Les ordres ont été énoncés d'une voix sèche et assurée. Emile quitte la pièce sans demander son reste, Martin positionne les tréteaux et y pose la planche avec l'aide de Gilles. Mariette ramasse le tissus déplié. Francine renifle et essuie ses larmes du revers de la main. Au fond de la pièce, un homme vêtu d'habits sombres et usagés griffonne sur un carnet. Monsieur a dit : "C'est le peintre, il faut le laisser travailler, ne pas le gêner et, s'il le demande, servez lui à boire. De l'eau uniquement". Monsieur est un peu pingre. Louise a servi un pichet de vin et quelques victuailles à ce jeune homme poli, discret et affamé. Elle en a déjà rencontré de ces artistes pauvres un jour et célèbres le lendemain. Elle ne va sûrement pas se le mettre à dos. Celui-ci n'a touché à rien. Il a tourné dans la pièce vide avant de décider très vite : "Les tréteaux ici, les fleurs là, les fruits de ce côté. Avez-vous des plats en étain, en cuivre, de la vaisselle de verre ?" Louise a donné les ordres en conséquences, tout en souriant intérieurement. Evidemment qu'ils ont étain, cuivre et cristal ! Elle sert dans cette grande famille noble et riche depuis ses sept ans. Ils savent gérer leur patrimoine tourangeaux, la vie à la cour de Versailles coûte cher mais la campagne nourricière y pourvoit. La Mariette et la Francine la regardent d'un air éploré. La nappe est tâchée, que faire ? Si Madame le voit c'est le renvoi assuré ! L'artiste s'approche, humble, et explique le drapé qu'il veut obtenir en froissant la nappe sur la corniche du mur. Habilement il replie le pan souillé et interroge d'une voix neutre : "On pourrait placer un plat ici pour retenir la lumière ?" "retenir la lumière" : quel drôle de langage. Louise se demande si vraiment seule la lumière l'intéresse ou si il a compris l'enjeu. Rien dans l'attitude du quidam ne permet de le deviner. Voici qu’Émile revient avec Monsieur et une farandole de pages qui amènent gibiers, volailles, fleurs et fruits. Le ballet commence , ordonné par le peintre. Il peste à chaque fois que quelqu'un passe devant la fenêtre. Les ombres le perturbent. Finalement Louise poste les duex gamines empotées de chaque côté avec comme unique consigne d'empêcher tout passage. Le peintre lui jette un regard reconnaissant et crayonne de plus belle. Il en a noircit des feuilles. Monsieur regarde et commente au grand désagrément de l'artiste qui fronce les sourcils et se force à rester courtois. Madame arrive toute pomponnée, accompagnée de la petite Lucile aux yeux écarquillés et du jeune Edmond, tout propre pour une fois. Louise les admire sans réserve, elle les aime. Elle sourit aux enfants, redresse un ruban et replace un pan de chemise. La famille se rassemble pour poser. Le peintre va pour prendre une nouvelle feuille quand Vaillant, le chin de chasse d'Edmond, entre et se dirige vers le buffet, affolé par toutes les odeurs qui s'en dégagent. Martin se précipite mais le peintre l'arrête : "Attendez, j'en ai pour une minute". A grands traits décidés il esquisse la silhouette canine puis d'un signe congédie Martin et l'intrus. Il se tourne vers le groupe qui pose et sans sourire déclare : "J'ai ce qu'il me faut" et sort de la pièce. Monsieur est le premier à le suivre. Madame reste indécise, Edmond mord à belles dents dans une cuisse de canard tandis que Lucile tend sa menotte vers la pyramide d efruits. Vingt jours que dure ce cirque ! D'abord il les a fait poser un par un dans ces mêmes habits, dans cette même pièce, puis il a demandé à ce que le buffet soit dressé à la même heure tous les jours et il déplace, une fois le pichet, une autre la carafe. Ila d'abord demandé un bouquet puis un cygne et enfin une pyramide de fruits. C'est la première fois qu'il crée un mouvement dans la nappe sans qu'on sache si la lumière ou la compassion a guidé son geste. Louise dirige les opération pour remettre la pièce en l'état tout en se demandant si, dans l'après-midi, une fois de plus, les consignes seront renouvelées en changeant un autre détail, insignifiant à ses yeux.