Un exploit personnel
12 janvier 20263 minutes
Un exploit personnel
12 janvier 20263 minutes
Je vais mourir, comme mes frères et sœurs, de la tuberculose. Au moins moi j'aurais vécue et j'ai changé le monde ! Eux, ils sont morts encore enfants et n'ayant rien accompli. Je me souviens de leurs petites tombes au fond du jardin à l'orée de la forêt de sombres sapins. J'étais encore très jeune et, en fait, je me réjouissais de leurs morts qui, mathématiquement, augmentaient mes rations. Et puis, le prêtre ne cessait de répéter que c'était la volonté de Dieu et qu'au Paradis, ils avaient la meilleure part. Pourtant je n'étais pas pressé de les rejoindre ! Dès que je le pus je gagnais la ville et me liais aux étudiants, du moins entre les petits boulots à l'aube et au crépuscule qui me permettaient de survivre. Quels contrastes entre les taudis miteux infestés de rats et , quelques rues plus loin, le faste des palais des princes, ducs et archiducs ! A l'université, j'ai affuté mon esprit et j'ai rejoint un groupuscule qui prônait l'athéisme et une meilleure répartition des ressources, ce qui correspondait à mes convictions. J'avais réussi à trouver un emploi à l'opéra : étendre une bâche de cuir sous les pied des belles dames pour que leurs souliers alambiqués restent immaculés. J'en ai vu de ces nobles d'apparat au sourire arrogant et à la posture impérieuse.
Du fons de mon cachot à ciel ouvert, la fièvre combattant le froid glacial, je revois les robes vaporeuses, les fourrures moelleuses et les parures prestigieuses. Parfois, avec une condescendance insupportable, il ou elle me laissait une pièce mais le plus souvent ils ne me voyaient pas. Il fut facile de me convaincre que la violence était la solution et le meurtre un mal nécessaire. Notre organisation voulait profiter de ma proximité éphémère avec ce beau monde pour frapper un grand coup. Maintenant que j'ai passé quatre ans dans ce cul de basse fosse et que j'ai eu le temps de vivre et revivre cent fois les évènements, je comprends que nous avons été manipulés et que j'ai été sacrifié. Sinon, comment aurais-je eu aussi facilement accès à une arme à feu et suffisamment de munitions pour m'entraîner ? Et surtout comment a-t-il été possible, dans le ballet des portefaix, que ce soit justement moi qui soit pile devant ce noble là précisément ? La rage qui m'habitait alors ne s'est posée aucune question et j'ai tiré, Le les ai tué tous les deux, lui et sa femme. J'ignorais leur nom. Depuis, je sais, évidemment. Aujourd'hui encore, à l'article de la mort et convaincu que rien ne m'attend après, je persiste à être particulièrement fier d'avoir assassiné l'archiduc François-Ferdinand et sa femme Sophie. La guerre est devenue mondiale et nul n'en connait le dénouement. J'ai changé le monde !