La grande bibliothèque

09 décembre 201211 minutes

Je quitte cette nième réunion de négociations en maugréant. Je me demande si elles aboutiront un jour. En sortant du bâtiment, je relève le col de mon imperméable. Le vent humide siffle dans les rues désertes et les nuages gris promettent une averse prochaine. Je devrais rendre compte à mon père de l'état d'avancement des discussions mais au souvenir des atermoiements et des volte-face des différents participants, je me décourage. Si seulement mon frère jumeau Masud avait pu m'accompagner. Décidément j'ai besoin de me changer les idées. J'appellerai plus tard de mon hôtel. Je me décide d'aller enfin voir si à la toute nouvelle bibliothèque mondiale, a effectivement « l'Atlas des grandes villes du monde connu ». Cet ouvrage existe en un seul exemplaire, il date du huitième siècle après Jésus-Christ et renferme dit-on les plus belles miniatures persanes. Il faut des autorisations spéciales pour pouvoir le consulter et je n'ai pas encore terminé toutes les démarches mais j'ai envie de tenter le coup. Aussitôt mon humeur s'améliore et je me dirige plein d'entrain vers le bâtiment célèbre. Les rues tracées à angle droit et les indications claires me permettent d'arriver rapidement à destination. Les fonds accordés par l'ONU et plusieurs mécènes privés (dont mon père) ont été utilisés avec bonheur. J'admire cet immense cube de verre qui repose sur l'un de ses sommets. Quel prodige d'équilibre ! A cette heure-ci où la nuit s'étend doucement, l'éclairage changeant illumine la place et les rues réparties en étoile. Je lève le nez et observe les allées venues des visiteurs lilliputiens le long des faces transparentes de ce dé gigantesque. Malgré la pluie qui commence à tomber, je reste un moment en contemplation. Je pénètre dans le hall avant d'être trempé et découvre une fourmilière organisée. Les étudiants venus potasser des ouvrages universitaires sont dirigés vers un sas où les accréditations sont vérifiées et les sacs contrôlés. Les touristes attirés par l'architecture et la vue, sont accueillis par de charmantes hôtesses puis répartis après contrôle dans des groupes. Ces groupes encadrés de guides disparaissent dans d'immenses ascenseurs cylindriques qui se perdent dans les hauteurs. Je suis désorienté et ne sait à qui m'adresser. Je suis venu consulter un ouvrage particulier sans pour autant être étudiant. Je m'approche du bureau d'informations où une jeune femme rousse, Kate d'après son badge, se met en quatre pour satisfaire ma demande. Evidemment être le fils d'un des principaux donateurs facilite grandement le processus. Finalement, elle a trouvé n bibliothécaire, un certain monsieur Evans susceptible de pouvoir m'aider. Je ne l'ai pas vu arriver et suis tout surpris quand il me tend la main. C'est un homme déjà âgé et pas vraiment svelte. Sa toge lui donne un peu l'air d'un religieux. Ici tout le personnel porte une toge, je me souviens du panneau de l'entrée : noire, sécurité, vert clair, guides, jaune pale, hôtesses, gris, entretien et toutes les teintes du mauve pastel au violet épiscopal pour hiérarchiser les bibliothécaires. La toge de M. Evans est d'un violet si profond qu'elle semble presque noire. D'un air pressé, il m'invite à le suivre. Une fois franchie la porte « Réservée au personnel habilité », nous entrons dans un monde quelque peu effrayant. Aucune ouverture vers l'extérieur. La lumière artificielle est parcimonieuse. Des bruits métalliques et pneumatiques inquiétants résonnent. Mon guide explique avec emphase : « Vous voici dans le ventre du Léviathan ! Les rails et les wagonnets permettent d'acheminer n'importe quel ouvrage vers n'importe quel lecteur en moins de cinq minutes ». Ma vue s'habitue à la pénombre et je distingue un réseau de grand huit parcourus en permanence par de petits chariots porteurs de livres. Je remercie M. Evans : « Impressionnant, j'apprécie que vous me le montriez ». Il se rengorge et nous sortons de cette caverne par une autre porte qui nous conduit à un couloir beige, sans âme, desservant une série de portes toutes identiques. Nous empruntons un ascenseur, un couloir, une porte, un autre ascenseur, un autre couloir. Au moment où je commence à m'inquiéter, mon mentor ouvre, avec une clé, une dernière porte qui nous ramène du côté public. De larges travées séparent les étagères, d'élégants escaliers en colimaçon donnent accès aux plus hautes d'entre elles. Je suis M Evans, le classement thématique se superpose à l'alphabétique et on passe de l'histoire politique de l'Asie du Sud-est à la littérature anglaise du dix-neuvième siècle en tournant à gauche puis à la biologie moléculaire comparée au tournant suivant. M. Evans s'efface devant moi pour me laisser prendre place dans une salle de lecture où m'attend déjà le livre convoité. Il me souhaite une consultation agréable et disparaît au milieu des rayonnages. J'ôte mon imperméable et l'accroche à une patère puis observe l'environnement. Les cloisons ne sont pas très hautes mais une fois assis dans le fauteuil, on peut se croire seule au monde. Cette impression est renforcée par le silence profond obtenu par les alvéoles qui recouvrent les parois. Je me sens comme dans un cocon douillet. J'admire la couverture en cuir travaillé du volume posé devant moi. J'anticipe le plaisir d'examiner ce manuscrit unique et ancien où des scribes talentueux ont reproduit, des siècles auparavant, les villes légendaires : Troie, Jérusalem, Alexandrie, Babylone… J'ouvre au hasard et la ville d'Alexandrie se déploie devant mes yeux émerveillés. Les artistes se sont appliqués jusqu'au moindre détail : ici un âne ans surveillance croque une carotte à l'étalage, là un prêtre corpulent peine sur les escaliers. Une sensation étrange m'envahit. La chaleur du soleil méditerranéen sèche les dernières gouttes de pluie de ma chevelure. J'entends au milieu du vacarme du marché, les vociférations du marchand qui veut se faire payer la carotte et, plus près de moi, la respiration sifflante du prêtre. Son odeur corporelle vient couvrir les effluves exotiques du souk voisin. Je ne suis même pas surpris quand il m'adresse la parole : « Jeune homme, je vous attendais, dépêchons-nous ! ». Je pense qu'il se trompe de personne mais il a repris son ascension et je ne peux que le suivre. Arrivés sur la terrasse, le panorama est époustouflant : le port animé de mille voiles, le phare où des esclaves s'affairent à allumer le foyer, les quartiers populaires qui dégringolent des escaliers jusqu'à la mer en un dédales de ruelles tortueuses. Je songe à l'homme d'affaire assis dans la grande bibliothèque qui se regarde lui-même en train d'admirer un paysage semblable à celui du livre mais réel. Cette mise en abyme me donne le vertige et je cligne des yeux pour récupérer une perspective plus cartésienne mais le prêtre s'impatiente. Il me secoue et me tend un papyrus scellé : « Vite allez porter ce message à votre père, il n'est peut-être pas trop tard. ». Sur ces parles sibyllines, il pénètre dans le temple. Un léger malaise m'envahit quand je réalise que cet individu ressemble terriblement à M. Evans. Encore un tour de mon imagination sans doute. Je cherche où peut se trouver la maison, non pas de mon père située à Notting Hill, mais de l'individu que le prêtre croit être mon père. Je commence à reconnaître, dans l'entrelacs des quartiers, certains bâtiments qui font partie de la saga familiale et dont la description se transmet de génération en génération. Craignant de me perdre dès que j'aurais pénétré dans le labyrinthe des venelles, je repère avec soin le chemin que j'aurais à parcourir puis je m'élance. J'ai compté les croisements et me concentre sur mon itinéraire indifférent aux bousculades et aux injures qu'engendre mon passage. J'arrive près du caravansérail où la belle demeure de notre ancêtre un marchand prospère, se dresse exactement telle qu'elle m'a été maintes fois décrite. Une belle façade aux moucharabiehs délicatement sculptés. Un monumental porche vert fermé, interdit l'accès à l'enfilade de pièces et de cours intérieures ombragées et rafraîchies de fontaines. Je ne sais pas comment signaler ma présence quand un grand noir sort de la foule des caravaniers et m'interpelle : « Alors Farid, quelles nouvelles ? ». Sans attendre ma réponse, il entrouvre une petite porte à gauche du porche et me pousse à l'intérieur. A nouveau, j'ai l'impression d'être seul au monde, isolé du bruit extérieur et je m'attends presque à voir un livre posé sur le grand plateau de cuivre. Tandis que mes certitudes vacillent, un patriarche entre dans la pièce et me serre dans ses bras. Il me remercie avec une insistance orientale qui me désoriente un peu plus. Son langage fleuri s'oppose à l'anglais austère que j'utilise depuis ma naissance. Il lit le papyrus et devient grave : « Il faut fuir MAINTENANT. Heureusement que nous sommes prêts. Va chercher ton frère Masud et retrouve nous au port comme prévu » déclare-t-il sans aucune fioriture. Il quitte la pièce rapidement et j'entends les appels et les cris qui se propagent. Mon frère, mon frère. Pourquoi n'ai-je aucune hésitation ? Pourquoi sais-je immédiatement où le trouver ? Je ressors du domaine sans revoir le grand noir. Plus personne ne garde l'entrée. Alors que je quitte la place bondée, une patrouille fend la foule avec rudesse en direction de la maison, ma maison. Je me faufile entre les badauds et plusieurs caravaniers facilitent ma fuite d'un air complice. Cette fois-ci, je n'ai pas peur de me perdre, rues et placettes me semblent familières et sans hésiter une seule fois, je me dirige en bord de mer à l'écart du port, là où la légende de la famille raconte que les frères jumeaux, dont mon frère et moi portons les noms, ont été vus pour la dernière fois. On raconte que le patriarche aurait eu à nouveau des jumeaux, une fois arrivé en Angleterre et les aurait nommés comme ses fils perdus. Depuis à chaque génération, la famille a toujours eu une paire de jumeaux et une seule et a perpétué le souvenir de cette tragédie en leur donnant à chaque fois les mêmes prénoms : Farid et Masud. Arrivé au point de rendez-vous, une funeste colonne de fumée noire m'indique qu'ils ont brûlé notre maison. Je redresse la tête et guette le chemin. J'attends avec confiance l'arrivée de mon alter ego.

Disparition d'un important homme d'affaire britannique

M. Farid Ben Ali, le célèbre homme d'affaire britannique, d'origine égyptienne n'a jamais regagné son hôtel jeudi dernier. La police lance un avis de recherche. Toute personne ayant vu cet homme d'une trentaine d'année vêtu d'un imperméable Burberry est prié de téléphoner au 815 117. La famille Ben Ali offre une récompense pour tout renseignement qui fera progresser l'enquête.

Je repose le journal avec tristesse. Une semaine s'est écoulée depuis la disparition de mon bien aimé Farid. J'ai la certitude qu'il est vivant. En tant que jumeau, je le saurais s'il était mort. Je me raccroche à ce sentiment. Je suis absolument sûr qu'il m'attend et que je dois le rejoindre. Il appelait tous les soirs, quand il ne l'a pas fait jeudi, j'ai aussitôt pris l'avion. Dès le vendredi, j'étais sur place. Les policiers ne m'ont pas cru tout de suite mais la pression des amis de notre père a accéléré le processus. Malgré mes affirmations répétées, ils ont commencé par chercher dans de mauvaises directions : fugue, vice caché. Ils ont aussi étudié la piste de l'enlèvement plus probable mais à laquelle je ne croyais pas parce que je sais qu'il n'est pas en danger. Enfin, après l'étude de centaines d'heures de vidéos de surveillance, ils ont réussi à établir l'emploi du temps de ce fameux jeudi noir. A la sortie de la réunion, il n'est pas rentré directement à l'hôtel comme les autres soirs, il est allé à la grande bibliothèque. Là, sa trace se perd. Aucune caméra de la ville ne l'a vu sortir du bâtiment. Hélas, les bandes de la bibliothèque sont effacées toutes les huit heures. Personne ne se souvient l'avoir vu ou lui avoir parlé. En désespoir de cause et devant l'inaction de la police, je décide de me rendre moi-même à cette bibliothèque. Quand je me présente au bureau des informations, la jeune employée rousse s'évanouit. La sécurité en toge noire vient l'évacuer. Le jeune homme venu la remplacer ne sait que s'excuser. J'ai eu le temps de lire son prénom, Kate. Il faut à nouveau utiliser les circuits d'influence parallèle pour la localiser. Une rencontre est organisée. Elle est terrorisée, je ressemble tellement à mon frère que je la comprends. Après beaucoup de circonvolutions, elle finit par avouer qu'un certain M. Evans lui avait donné une forte somme contre la promesse de le joindre si jamais M. Farid Ben Ali demandait à consulter « l'Atlas des grande villes du monde connu ». Cela correspond tout à fait, mon frère souhaitait consulter ce livre depuis qu'il avait appris son existence. Curieusement ni les moyens de la police, ni les pressions diverses et variées n'ont permis de retrouver ne serait-ce que la trace de ce M. Evans. En dernier ressort, je décide de regarder moi aussi cet atlas. L'administration de la bibliothèque finit par accepter malgré la valeur et la fragilité de cet exemplaire unique. Et me voici installé dans une drôle de petite pièce appelée salle de lecture. Le livre est là. J'enfile des gants de coton blanc, j'agis avec précaution sous la surveillance inquiète de deux bibliothécaires. L'ouvrage semble s'ouvrir de lui-même à la page d'Alexandrie, notre ville d'origine. J'examine à la loupe le dessin précis et détaillé : ici on dirait une maison qui brûle et là une famille entière embarque avec précipitations dans un navire. En suivant la côte des yeux, je reste pétrifié, près de ce rocher, la tête levée vers moi je reconnais mon frère qui me regarde avec confiance.

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