Paysans du bout du monde

Ils regardent la terre pleine de promesses. L'hiver se profile et la neige a saupoudré le sol. Ils sont contents : les labourages et les semailles d'automne sont terminés. Les sillons bien tracés s'alignent à perte de vue, le quadrillage scintille sous le givre et donnerait presque le tournis. Ils ne sourient pas sous leur moustache, il faut deviner qu'ils sont satisfaits au regard plus vif, à la stature plus droite. L'hiver est la saison la plus agréable : la chasse entre amis, les fêtes qui rassemblent les familles, les enfants qui s'émerveilleront encore le matin de Noël. Bien sûr, il faudra préparer les machines pour le printemps, réparer la marche de l'escalier ou la lampe de la salle de bain, mais sans la crainte des intempéries, sans l'urgence dictée par les éléments climatiques. Tous les ans, ils se retrouvent, sans se donner rendez-vous, à l'aube, le premier matin clair qui suit la fin des travaux. Tradition implicite où l'un, toujours le même, amène une terrine, les autres, le vin, le pain, du fromage, des fruits secs. Ils échangent les mêmes blagues qui se transmettent de père en fils et les font toujours rire malgré leur répétition ou à cause de cela. Aujourd'hui personne n'a pris son fusil. Après le bavardage convenu et le partage des aliments, ils discutent de l'organisation de la première chasse : champs, bois, plans d'eau ? Petit gibier ou sanglier ? Battue ou affût ? La discussion est sérieuse et se prolonge alors que le froid soleil du solstice monte dans le ciel. Certains dessinent au sol leur stratégie, d'autres argumentent dans la bonne humeur entretenue par le vin qui circule. Quand la cloche de l'église tinte fort et clair pour midi, ils se sont mis d'accord et se séparent par groupe de deux ou trois pour regagner leur véhicule puis leur ferme.
José descend du 4x4 et referme le hangar puis il voit Miguel, tête nue, vêtu d'un jean et d'un mauvais blouson en faux cuir, qui protège mal du froid. Le garçon est appuyé au mur de la grange, celui qui est abrité du vent. Il ne sourit pas et garde prudemment une expression neutre, il ne sait pas comment il sera accueilli. A vrai dire, José non plus ne sait pas.
Miguel est parti il y a 5 ans maintenant, au désespoir de conception ! Heureusement leur fille Maria, qui a épousé Juan, est revenue habiter à l'hacienda les premiers mois et puis l'arrivée des trois petits enfants a rendu le sourire à Conception. D'ailleurs ils sont là aujourd’hui, José voit leurs trois frimousses qui le guettent à la fenêtre de la cuisine, il leur fait signe puis tourne au coin de la grange. Ses épaules se voûtent, son regard se ferme. Il sent qu'il est hostile. Il toise son fils sans un mot et attend. Miguel se redresse et prend l'air insolent qu'il prenait déjà à deux ans quand il ne voulait pas obéir. Combien de fois José a-t-il dû utiliser la ceinture ! Ce gamin n'aimait pas la terre, pas la campagne, ni l'hacienda et son confort rustique. Il voulait lire, regarder la télé, voyager. Et maintenant il vient mendier sa pitance. José ne sait pas encore si il va le renvoyer sans que Conception ne le voit, pour ne pas la bouleverser. Il lui donnera quelques billets pour soulager sa conscience. Il remarque alors que Miguel n'a pas froid. Le blouson est fourré et il se pourrait que ce soit du vrai cuir. Il comprend au regard triomphant de ce fils indigne que Conception l'a déjà vu, de plus il reconnait le parfum de sa femme : elle a dû le serrer longuement dans ses bras.
- Bonjour père, je suis venu pour la première chasse. Vous avez décidé du lieu et de l'heure alors c'est pour quand ?
José admet, en son for intérieur, que Miguel est un bon chasseur et un excellent tireur. Il est partagé entre la colère devant l'enfant qui ne regrette rien et la fierté de l'emmener à la première chasse : cette année les Sanchez devront rendre le trophée !
Il n'a toujours pas dit un mot et n'en dira pas finalement car ils sont rejoints par Conception et les enfants. Les enfants rient et agitent les luges ramenées par leur oncle, Conception rayonne et lui serre le bras. Ils rentrent tous à la maison. La table est mise pour sept et l'odeur alléchante. Il prend son temps pour retirer ses bottes et les épaisseurs de vêtements puis rejoint la cuisine. Là une splendide jeune femme, assise sur l'un des bancs, sourit paisiblement.
- Père, je te présente Térésa.
Juste Térésa, pas de nom, pas de précision (amie, amante, femme...). La jeune femme se lève souplement et l'embrasse avec gentillesse. José est estomaqué. Comme il ne trouve pas ses mots, il grommelle de façon inintelligible et s'assied. Au bout de la table, les enfants discutent entre eux, les deux jeunes gens se perdent dans le regard l'un de l'autre et sa femme, sur un petit nuage, fait le service en babillant :
- Térésa est journaliste et Miguel cameraman, ils sont venus effectués un reportage sur les paysans du bout du monde ! N'est-ce pas formidable ?

2016-12-04